L'HABITAT SOUS TOUS LES ANGLES

En aparté avec Olivia Putman, designer

Par Yasmina Bennaceur
,
le 2 mars 2012
Son nom n'échappe à aucun féru de design mais c'est un public plus large qu'elle aimerait pourtant toucher. Dans le sillon qu'a tracé sa mère, la designer et architecte d'intérieur Andrée Putman, Olivia Putman, la fille, poursuit le travail de son maître en créant des objets précieux mais souvent accessibles. Rencontre.
Maison à part : Comment êtes-vous devenue designer ?
Olivia Putman : J'ai bénéficié d'une formation silencieuse en quelque sorte, notamment grâce à ma mère (ndlr : la designer et architecte d'intérieur Andrée Putman), de fait, j'ai toujours été extrêmement sensible aux objets et à l'art. Officiellement, j'ai étudié l'histoire de l'art à la Sorbonne, à Paris.
Puis, en 1989, j'ai créé Usines Ephémères, une association dont l'objectif était de transformer des lieux désaffectés en ateliers d'artistes. Cette expérience m'a permis de cultiver mon regard sur tous les arts plastiques et d'appréhender l'architecture.
J'ai ensuite réalisé de nombreuses expositions avec des artistes du Land Art comme Jean-Paul Gnem, qui réalise des compositions agricoles. A cette époque, je me suis rendue compte que le paysagisme pouvait m'apporter la liberté à laquelle j'aspirais, je ne voulais pas passer mon temps dans les galeries, j'ai donc repris des études par correspondance afin de devenir paysagiste. Cela a duré dix ans, j'ai adoré être paysagiste mais je n'étais toujours pas satisfaite, c'est un métier frustrant en termes de temps et j'avais besoin de résultats plus rapides.
J'ai donc commencé à collaborer avec ma mère, sur quelques projets, et j'ai fini par reprendre son studio (ndlr : l'agence Andrée Putman, à Paris), comme elle me le demandait depuis longtemps. Elle avait 82 deux ans, il fallait une relève. Après avoir voulu creuser mon sillon, indépendamment de ma mère, j'assumais enfin ce patrimoine. Etre la fille d'Andrée Putman n'a pas été facile, en public, car dans le privé, ma mère n'est pas du tout le personnage que l'on peut voir sur le papier glacé. On la présente comme une femme froide et hautaine, or, elle est, au contraire, très chaleureuse, drôle et sympathique !
Découvrez la suite de l'interview en pages suivantes.
En aparté avec Olivia Putman, designer

Belle étoile - En aparté avec Olivia Putman, designer

Belle étoile - Olivia Putman
Belle étoile - Olivia Putman
MAP : Vous souvenez-vous de votre toute première création ?
O. P. : Je me souviens de nombreuses créations, mais l'un des grands moments de ma carrière fut lorsque j'ai remporté le concours Nespresso, il y a quatre ans. Ce fut, si je puis dire, une grande prouesse psychologique, car des gens immensément talentueux participaient à ce concours ! Je l'ai gagné en créant un ensemble tasse et sous-tasse extrêmement simple et ergonomique.
MAP : Y a-t-il eu une rencontre déterminante dans votre carrière ?
O. P. :
Les artistes que j'ai eu la chance de rencontrer dans ma vie m'ont beaucoup inspirée, notamment Jean-Michel Basquiat, c'est une rencontre qui me nourrit encore aujourd'hui car j'admire sa liberté. Je me souviens d'un jour où il avait renversé une bouteille d'encre rouge sur l'un de ses dessins. N'importe qui, dans ce cas, aurait déchiré le dessin, lui, l'a gardé et en a fait une œuvre extraordinaire. Cette liberté-là, c'est fabuleux.

MAP : Comment définissez-vous le métier de designer ?

O. P. : Ma mission est de créer des objets ayant une fonction et destinés à accompagner les gens dans leur quotidien. Je désire, à travers mon métier, apporter à ces objets un petit supplément d'âme pour que les gens aient plaisir à boire leur café le matin dans une jolie tasse ou à s'asseoir sur une jolie chaise.
Les tasses Nespresso, dont je suis très fière, coûte 16 € la paire, des verres que j'ai également dessinés pour la même marque sont au prix de 20 € les quatre.
Pour moi, le design doit faire partie du quotidien des gens, ma mère avait d'ailleurs ouvert cette porte mais elle a été très vite classée très chic, et ce, malgré elle car elle a beaucoup revendiqué le fait d'avoir travaillé pour le magasin populaire Prisunic en 1968. La salle de bains de l'hôtel Morgans (ndlr : un hôtel de luxe réalisé à New-York en 1984), qui est encore aujourd'hui emblématique de notre travail, a été réalisée avec du carrelage 10 X 10 cm que l'on trouve à 15 € le m2 au magasin BHV. J'aspire à démocratiser le design, je pense que le luxe n'est pas dans le prix d'une pièce mais dans le plaisir qu'ont les gens à l'avoir chez soi.
MAP : Y a-t-il un métier que vous auriez aimé faire si ce n'était celui de designer ?
O. P. : J'aurais aimé faire de l'immobilier ! J'adore les maisons, elles me font rêver et j'aimerais en avoir 25 ! Je regarde d'ailleurs souvent les petites annonces immobilières, juste comme ça, pour le plaisir !
Découvrez la suite de l'interview en pages suivantes.
Belle étoile - En aparté avec Olivia Putman, designer

Fermob - En aparté avec Olivia Putman, designer

Fermob - Olivia Putman
Fermob - Olivia Putman © Studio Putman
MAP : Quelle est votre devise ou laquelle serait-elle si vous deviez en avoir une ?
O. P. : Je n'en ai pas vraiment mais j'essaye d'inculquer à mes deux enfants, et de l'appliquer à moi-même, d'être avec les autres comme l'on aimerait que l'on se comporte avec soi. L'amabilité, la gentillesse, sont accordées à tout le monde. Je plains les gens qui manquent de civisme et de savoir-vivre, je pense qu'ils doivent affreusement souffrir, ce n'est pas bon pour leur "karma", même si c'est un mot que je ne prononce pas souvent ! Tenir la porte à quelqu'un ou lui faire un sourire, c'est très agréable, pour celui qui reçoit mais aussi pour celui qui donne !
MAP : Quel est le projet dont vous êtes la plus fière ?
O. P. : Il y en a beaucoup, il m'est difficile de vous en citer un en particulier car il n'y a pas d'échelle. Par exemple, je suis très fière du sapin que j'ai réalisé fin 2011 pour Les Sapins de Noël des Créateurs (ndlr : chaque année, à Noël, les grands noms de la mode, du design et de l'architecture créent chacun, une oeuvre unique vendue aux enchères et dont les bénéfices sont versés à une association caritative). C'est une sorte de maquette d'architecte avec des strates, représentant une colline sur laquelle des petits sapins sont un peu perdus.
De même, je suis particulièrement fière de l'aménagement de la Fédération nationale des travaux publics, à Paris, que je viens de terminer. Ce projet représente tout de même 20.000 m2 et est destiné à des hommes très sérieux ! J'aime tous mes projets et j'essaye d'être fière de toutes mes réalisations.
MAP : Y a-t-il un projet un peu fou que vous rêvez de réaliser ?
O. P. : J'aimerais réaliser l'architecture intérieure d'un bateau de plaisance. L'agence Putman a un fort sens de la finition donc je pense que c'est un exercice de style qui nous irait bien !
Je déplore ce bon goût international que l'on retrouve dans les mêmes hôtels, que ce soit au Japon, au Mexique ou dans n'importe quel endroit du monde, et dans lesquels il n'y a pas d'identité. Ce que je trouve intéressant dans la réalisation de la décoration d'un yacht, c'est qu'un bateau n'a pas de port d'attache, il faut donc trouver une identité singulière mais universelle à la fois.
Découvrez la suite de l'interview en pages suivantes.
Fermob - En aparté avec Olivia Putman, designer

Collection Putman - En aparté avec Olivia Putman, designer

Collection Putman - Olivia Putman
Collection Putman - Olivia Putman © Pierre Frey
MAP : Quel est l'objet dont vous auriez aimé être la créatrice ?
O. P. : Il y en a beaucoup, là, tout de suite je pense au porte manteau pour enfants Hang it all (ndlr : Réalisé dans les années cinquante par les designers américains Charles & Ray Eames, il est constitué de boules de bois aux couleurs vives pour inciter les enfants à y suspendre toutes leurs affaires). C'est vraiment le porte manteau sympa pour enfants!
Je ne réalise malheureusement pas d'objets pour enfants, c'est pourtant un sujet qui m'intéresse car il y a eu une véritable révolution dans ce domaine. Le concepteur de mobilier Ikea en est d'ailleurs l'un des précurseurs. J'adorerais trouver des collaborations grand public.
MAP : Quelle est la création idéale pour vous ?
O. P. : Ce serait une forme de mobilier modulable, avec plein de fonctions et plein d'amabilité aussi ; et de petits secrets, traduits par de petites ouvertures où l'on pourrait glisser ce que l'on veut.
Russell Page, un grand maître du paysagisme aujourd'hui décédé, disait : "Au fond, créer un jardin, c'est comme savoir mettre trois objets sur une table, c'est la même chose". Si l'on sait comment fonctionnent l'échelle des volumes, si l'on sait les mettre côte à côte, tout comme les matières et les textures, c'est réussi.
Prenez par exemple la villa impériale de Katsura, réalisée au XVIIe siècle au Japon. Elle est dénuée de tout artifice avec ses cloisons en papier mais elle est parfaite ainsi, tout comme le château de Versailles, réalisé au même moment en France, et qui est lui aussi sublime. Le style baroque m'intéresse autant que le dénuement japonais. Cela me passionne de voir, qu'à la même époque, deux cultures arrivent à faire émerger des choses radicalement différentes.
Découvrez la suite de l'interview en pages suivantes.
Collection Putman - En aparté avec Olivia Putman, designer

Le Rivage - Hong-Kong

Le Rivage - Hong-Kong - Olivia Putman
Le Rivage - Hong-Kong - Olivia Putman © Studio Putman
MAP : Si l'une de vos créations pouvait parler, qu'aimeriez-vous qu'elle vous dise ?
O. P. : Elle dirait "Prends soin de moi !" J'ai été élevée par une mère qui a toujours pris énormément soin des objets, il n'y a pas une ébréchure qui n'est pas raccomodée. Si l'on a une très belle écharpe ou une très belle carafe en cristal, il faut la réparer si elle est abîmée. Prendre soin des objets et des gens est important.
MAP : Considérez-vous vos créations comme étant de l'art ?
O. P. : Non, parce que, justement, tout ce que j'ai aimé chez les artistes que j'ai rencontrés, c'est cette liberté qu'ils ont, même si cette liberté ne va pas sans travail. A vingt ans, je pensais qu'un artiste pouvait ne rien faire et être bon malgré tout, mais c'est faux. A l'époque des Usines Ephémères, je me suis rendue compte qu'il fallait beaucoup de travail et de persévérance pour y arriver.
MAP : Votre métier est-il un vecteur d'engagement, un outil pour faire passer un message ?
O. P. : Je pense qu'il est aujourd'hui important de s'engager sur toutes les questions environnementales, j'essaye, à travers mon travail, de le revendiquer mais probablement beaucoup moins que d'autres designers. Nous ne pouvons continuer à saccager ainsi cette belle planète qui nous est offerte.
Découvrez la suite de l'interview en pages suivantes.
Le Rivage - Hong-Kong

Le Rivage bis

Le Rivage bis - Olivia Putman
Le Rivage bis - Olivia Putman © Studio Putman
MAP : Quelle est votre actualité ?
O. P. : Je sors une nouvelle collection pour le verrier Lalique : Orgue. Elle comprend une série de luminaires s'inspirant des années 30 : des lustres, des appliques et des lampes. Toutes ces pièces sont constituées de cylindres en cristal, sur deux ou trois rangs et de leds, une façon de s'inscrire dans l'avenir.
Nous allons également ouvrir un hôtel à la fin de l'année, à Paris, c'est un projet très excitant car j'aime travailler pour les autres, je pense qu'il y a beaucoup de sociologie dans le métier de designer !
Nous changeons actuellement vraiment d'époque, nous sommes à un tournant et cela influe sur notre travail. Par exemple, pour la Fédération des travaux publics, que je viens de livrer, j'ai suggéré de réaliser un club à la place d'une énième salle de réunion.
J'ai ainsi proposé d'y mettre des boiseries et de remplacer les chaises par des canapés. Cet espace est finalement devenu une façon assez informelle d'y tenir des réunions très sérieuses.
Nous n'avons plus besoin aujourd'hui d'être dans une salle austère et sinistre avec des éclairages affreux. L'on peut au contraire être confortablement installé pour régler des affaires importantes, de manière plus informelle. Les temps changent, les PDG aussi !
MAP : Un dernier mot en aparté ?
O. P. : Pour revenir à la question de la place du design dans la société, j'aimerais toucher un plus large public. Quand j'ai eu la chance de réaliser l'exposition gratuite sur ma mère, à la mairie de Paris, fin 2010, sur les 250.000 visiteurs, 80% ne faisait certainement pas partie du même public qui fréquente Beaubourg ou les Arts Décoratifs. Ce sont ces personnes-là qu'il faut toucher dans notre métier.
Le Rivage bis

Le Rivage intérieur

Le Rivage intérieur - Olivia Putman
Le Rivage intérieur - Olivia Putman © Studio Putman
L'une des salles de bains de l'hôtel Le Rivage, à Hong-Kong.
Le Rivage intérieur

Scénographie - En aparté avec Olivia Putman, designer

Scénographie - Olivia Putman
Scénographie - Olivia Putman © Studio Putman
Scénographie de l'exposition Madeleine Vionnet réalisée au Musée des Arts décoratifs de Paris.
Scénographie - En aparté avec Olivia Putman, designer

Orgue - En aparté avec Olivia Putman, designer

Orgue - Olivia Putman
Orgue - Olivia Putman © Studio Putman
Directrice artistique de la maison Lalique depuis janvier 2011, Olivia Putman a présenté "Orgue", sa première collection pour la cristallerie française. Cette famille de luminaires fait notamment écho au travail de René Lalique pour le paquebot Normandie.
Orgue - En aparté avec Olivia Putman, designer

Serralunga - En aparté avec Olivia Putman, designer

Serralunga - Olivia Putman
Serralunga - Olivia Putman © Studio Putman
La collection "Belle étoile" a été imaginée pour l'entreprise italienne de mobilier Serralunga.
La méridienne est revisitée dans son esthétique (plastique moulé) et dans ses fonctions (entre canapé et meuble d'appoint). Elle offre une ligne "simple et rigoureuse"
Serralunga - En aparté avec Olivia Putman, designer

Morgans - En aparté avec Olivia Putman, designer

Morgans - Olivia Putman
Morgans - Olivia Putman © Nikolas Koening
L'Hôtel Morgans a été réalisé par Andrée Putman, en 1984, à New-York.
Le projet de rénovation lui a, de fait, également été confié.
Morgans - En aparté avec Olivia Putman, designer

Morgans - En aparté avec Olivia Putman, designer

Morgans - Olivia Putman
Morgans - Olivia Putman © Nikolas Koening
La réactualisation de l'hôtel est dans la continuité de l'esprit lors de sa conception : "être en dehors des sentiers battus".
Morgans - En aparté avec Olivia Putman, designer

Morgans - En aparté avec Olivia Putman, designer

Morgans - Olivia Putman
Morgans - Olivia Putman © Nikolas Koening
Une chambre de l'hôtel, les lignes sont simples et confortables.
Morgans - En aparté avec Olivia Putman, designer

Morgans - En aparté avec Olivia Putman, designer

Morgans - Olivia Putman
Morgans - Olivia Putman © Nikolas Koening
"Ma démarche est née en réaction contre certains clichés hôteliers persistants", Andrée Putman.
Morgans - En aparté avec Olivia Putman, designer

Nespresso - En aparté avec Olivia Putman, designer

Nespresso - Olivia Putman
Nespresso - Olivia Putman © Studio Putman
Verres réalisés pour Nespresso.
Nespresso - En aparté avec Olivia Putman, designer

Nespresso - En aparté avec Olivia Putman, designer

Nespresso - Olivia Putman
Nespresso - Olivia Putman © Studio Putman
Olivia Putman est particulièrement fière de cet ensemble de tasse et sous-tasse réalisé en 2008, à l'occasion d'un grand concours organisé par Nespresso.
Vous pouvez retrouver toute l'actualité d'Olivia Putman sur : www.studioputman.com
Nespresso - En aparté avec Olivia Putman, designer
Nous vous recommandons

Laissez vous séduire par une habitation domotique tout confort. Volets, lumières et chauffage, tout est contrôlable à distance.

 
Recevez gratuitement
La newsletter Maison à Part
L'e-magazine de l'habitat sous tous les angles
Vous pouvez vous désabonner en un clic