Jeremy Pradier-Jeauneau : "Quand la fonction rencontre un point de vue"

    Publié le 23 juillet 2026 par Claire Tardy
    Jérémy Pradier-Jeauneau et Catherine Lurault
    Jérémy Pradier-Jeauneau et Catherine Lurault © Adel Slimane Fécih
    RENCONTRE. L'artiste et designer s'apprête à faire de la rentrée 2026 un temps fort de la création avec deux projets majeurs présentés dans le cadre de Paris Design Week : Hanjimania, à l'Hôtel de la Marine, et La Tempête, à l'Arc de Triomphe. Alors qu'il vient d'annoncer la création du studio Supercazzola aux côtés de Catherine Lurault, Jérémy Pradier-Jeauneau revient, dans Maison à part, sur les ambitions qui façonnent cette nouvelle dynamique.
    Après avoir multiplié les casquettes, de producteur de cinéma à antiquaire, galeriste et designer, Jérémy Pradier-Jeauneau ouvre un nouveau chapitre de sa carrière. De sa rencontre avec Catherine Lurault sont nés deux nouveaux projets créatifs, aujourd'hui portés par le studio Supercazzola : La Tempête, une exposition monumentale à l'Arc de Triomphe, et Hanjimania à l'Hôtel de la Marine. Alors qu'ils occupent l'actualité du duo, Jérémy Pradier-Jeauneau revient sur ce tournant dans son parcours, sa vision du design et les ambitions qui portent Supercazzola.

    Pourquoi créer Supercazzola aujourd'hui ?

    J'ai toujours créé des structures pour accompagner l'évolution de mon parcours, qui est très singulier. Après plusieurs années à exercer le métier de producteur de cinéma junior, je m'ennuyais, et j'ai ouvert un placard aux Puces. J'ai débuté avec un statut d'autoentrepreneur, puis j'ai dû me doter d'une structure pour faire face au succès que rencontrait l'activité. Depuis trois ans, ma carrière connait une évolution magnifique qui va au-delà de mes attentes. Je ne pensais pas que ma création puisse trouver un tel écho. Il devenait donc essentiel d'avoir une structure pour accueillir toutes les propositions que je reçois et les développer. Supercazzola est annonciateur d'un grand bonheur créatif.

    Pourquoi ce nom, Supercazzola ?

    Le terme supercazzola est un mot italien tiré d'un film. Il n'est pas traduisible en français, mais fait référence à un discours porteur de sens qui raconte n'importe quoi. C'est un mot irrévérencieux qui crée une forme de confusion et cela correspond bien à notre démarche : mélanger les disciplines pour créer des choses qui ont l'air d'être ce qu'elles sont, mais qui nous transportent vers autre chose, des jeux uniques confusants, mais toujours très précis.
    Mon fiancé est italien, j'ai découvert ce mot grâce à lui. L'Italie est un pays que j'adore et qui a pris beaucoup de place dans ma vie, comme dans celle de mon associée. Le nom s'est donc naturellement imposé pour notre agence.
    Comment est née votre rencontre avec Catherine Lurault ? Comment se répartissent les rôles entre vous ?
    Catherine m'a beaucoup soutenu sur la partie création. Notre relation est une très belle histoire professionnelle et amicale. Lorsque j'étais antiquaire, on m'a proposé un pop-up à la Samaritaine, pour lequel Carine Roitfeld a joué le rôle de marraine. Catherine était sa directrice marketing et c'est ainsi que je l'ai rencontrée. En travaillant ensemble, nous nous sommes rendu compte que nous avions la même méthode de travail. Nous étions tous les deux de très gros bosseurs et humbles. Nous sommes devenus amis et nous avons collaboré ensemble sur d'autres projets. Quand j'ai initié le studio, elle m'a tout de suite suivi.
    L'idée est que chacun puisse faire ce qu'il souhaite de la structure. Catherine est très proche de la Corée et voulait engager un projet en rapport avec ce pays. C'est ainsi qu'est née l'exposition Hanjimania de l'Hôtel de la Marine, grâce à toute son intelligence et sa vision. Nous avons ensuite fait fleurir ce projet ensemble.
    Le "Tabouret-Lampadaire" de Jérémy Pradier-Jeauneau pour l'exposition Hanjimania
    Le "Tabouret-Lampadaire" de Jérémy Pradier-Jeauneau pour l'exposition Hanjimania © Supercazzola
     
    La création du studio est portée par vos projets à l'Arc de Triomphe et l'Hôtel de la Marine. Que cela représente-t-il pour vous ?
    La création est entrée par effraction dans ma carrière. Un jour, la directrice de Monoprix a visité ma galerie, nous avons discuté et le courant est tellement bien passé qu'elle m'a proposé une collaboration. Je dessinais déjà, mais je ne m'étais jamais senti légitime pour montrer mon travail. Mes planches lui ont plu et la collection a été lancée. Cela m'a fait l'effet d'un réel déclic sur la création.
    Par la suite, j'ai répondu à un appel à projet des Monuments nationaux pour Paris Design Week 2025. J'ai proposé Le Labyrinthe, une exposition qui réunissait toutes mes casquettes à travers un grand parcours. J'ai été très étonné lorsque j'ai appris que j'avais gagné et les trois semaines d'exposition ont joué un rôle de tremplin. 3.000 personnes se sont rendues au vernissage ! Juste après, les Monuments nationaux m'ont recontacté pour me proposer une carte blanche à l'Arc de Triomphe. Parallèlement à cela, nous avions développé l'idée de la Corée avec Catherine qui a trouvé écho à l'Hôtel de la Marine.
    Les deux projets sont très complémentaires, nous travaillons dessus depuis un an. Celui de l'Arc de Triomphe est un solo show, une exposition d'art et non une curation, alors qu'Hanjimania est une vraie exposition de curation de design. Ensemble, ils nous permettent de montrer toute l'étendue de ce que nous savons faire.
    "La voix d'Ariane" par Jérémy Pradier-Jeauneau pour l'exposition La Tempête à l'Arc de Triomphe
    "La voix d'Ariane" par Jérémy Pradier-Jeauneau pour l'exposition La Tempête à l'Arc de Triomphe © Supercazzola
     
    Pouvez-vous nous en dire plus sur votre solo show à l'Arc de Triomphe ?
    L'exposition s'appelle La Tempête. C'est une exposition d'art monumentale et singulière, dans laquelle j'ai imaginé des traversées pour révéler la structure interne du bâtiment. J'ai voulu y faire entrer la vie comme un courant d'air, mais je me suis vite rendu compte que l'Arc de Triomphe était un monument imposant et intimidant, donc que le courant d'air devenait de plus en plus puissant et chaotique. Comme j'avais énormément de choses à dire, notamment intimes, il s'est transformé en tempête.
    Comment aborde-t-on une scénographie dans un monument aussi chargé d'histoire que l'Arc de Triomphe ? Avez-vous dû renoncer à certaines idées pour respecter le lieu ?
    Ma formation d'historien d'art m'encourage à rechercher, questionner, pour comprendre le lieu. C'est ainsi que j'ai découvert énormément de choses sur l'histoire du bâtiment : il ne s'agit pas seulement du triomphe de Napoléon, c'est aussi le lieu où a été exposé le corps de Victor Hugo sous un voile noir transparent, où les gilets jaunes ont protesté et où les noms des joueurs de la Coupe du Monde ont été projetés. Il est chargé d'histoire à toutes les époques et cela est une réelle source d'inspiration. Les expositions naissent de la rencontre avec les murs et de la manière dont nous choisissons de les habiter. J'ai notamment choisi de reproduire le lit de mort de Victor Hugo.
    Nous avons évidemment rencontré des contraintes techniques. L'accès à l'Arc de Triomphe se fait, par exemple, par un ascenseur dont l'ouverture n'excède pas 70 centimètres. Autant dire que les œuvres monumentales ont dû être adaptées. C'est le cas d'un canapé qui a été découpé en tranches et réassemblé grâce au savoir-faire de l'Atelier Coudray.
    Je fais aussi attention à ce que ma main créatrice ne soit pas trop lourde et respecte le lieu, tout en le questionnant. En tant que personne queer, je me suis par exemple demandé quelle était ma place d'homme dans un bâtiment sur les murs duquel sont inscrits les noms des généraux de Napoléon. C'est à ces moments précis qu'il faut respecter le lieu sans pour autant se soumettre à son histoire. Je n'oublierai également jamais qu'il est la tombe du soldat inconnu depuis 1919 et qu'une personne y est enterrée.
    Nouvelle collaboration entre Monoprix et Jérémy Pradier-Jeauneau pour février 2027
    Nouvelle collaboration entre Monoprix et Jérémy Pradier-Jeauneau pour février 2027 © Monoprix
     
    L'exposition La Tempête s'accompagne d'une nouvelle collaboration avec Monoprix, dont la collection sera disponible en février 2027. Ce genre de collaborations font-elles évoluer votre regard sur le design ?
    Je suis très heureux et très reconnaissant des équipes de Monoprix pour cette deuxième collaboration, qui intervient seulement deux ans après la première. Avec La Tempête, je vais exposer des œuvres ambitieuses et coûteuses, qui ne sont pas à la portée de tout le monde. Il me tient toutefois à cœur de proposer une version grand public plus accessible de ce vocabulaire. Ces pièces en édition limitée pourront être achetées comme on achète une œuvre d'art. C'est un geste qui correspond bien à ma philosophie. J'ai envie que l'art soit accessible et que les gens puissent collectionner.

    Quelle est votre définition du design ?

    Je viens du collectible design, donc pour moi le design, c'est quand la fonction rencontre le point de vue de quelqu'un qui a un questionnement sur une société à un moment donné. Par exemple, lorsque Bad Bunny met une paire de chaises en plastique sur la pochette de son album, cela devient du design : la fonction devient son point de vue et incarne sa vision de Porto Rico. Lorsque Charlotte Perrian ouvre la cuisine, elle exprime un point de vue sur la place de la femme dans la société. Aussi, les chaises créées par Philippe Starck dans les années 1980 révèlent ses terreurs, sa critique violente et sombre du monde. Il alerte sur ce qui est en train de se passer.
    Nouvelle collaboration entre Monoprix et Jérémy Pradier-Jeauneau pour février 2027
    Nouvelle collaboration entre Monoprix et Jérémy Pradier-Jeauneau pour février 2027 © Monoprix
     

    Où imaginez-vous le studio dans cinq ans ?

    Le studio va continuer cette évolution autour de deux axes forts. D'un côté la production culturelle au service du talent des autres, avec de beaux projets en curation, de l'autre la direction artistique avec de belles scénographies. Nous allons également poursuivre notre travail en aménagement et décoration d'intérieur, en signant des curations pour des particuliers. J'aimerais aussi continuer à avoir des expositions artistiques et investir d'autres lieux emblématiques, pour être reconnu légitime dans cette carrière d'artiste.
    Supercazzola va-t-il prolonger l'esprit de votre galerie ou ouvrir un nouveau chapitre dans votre carrière ?
    Supercazzola va plutôt ouvrir un nouveau chapitre, grâce au point de vue et à la lumière apportés par Catherine. J'ai fermé la galerie et j'envisage de vendre le stand aux Puces de Saint-Ouen pour me diriger vers d'autres choses. C'est une transition. Je conclus ce qui est en cours pour laisser de la place à de nouveaux projets.

    Quelle est votre devise ?

    Il y a une phrase qui me vient de ma grand-mère et que je répète souvent : "Le talent des autres n'enlève rien au mien." Une fois qu'on apprend qu'il ne faut pas se sentir en insécurité face au talent des autres, mais que nous pouvons briller avec, tout devient exceptionnel. J'aurais aimé que d'autres le comprennent, que mon talent n'enlève rien à leur aventure.
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