Au Costes, à Paris, le parfum maison composé par Olivia Giacobetti prolonge le décor Napoléon III de Jacques Garcia © Olivia Giacobetti
Une note de bois ciré dans un salon de velours, un nuage de thé noir dans un lobby, une pointe de mimosa à l'entrée d'un salon d'aéroport. On oublie vite la couleur d'un canapé, beaucoup moins le parfum d'une pièce. Les professionnels de l'accueil l'ont intégré depuis plusieurs décennies : dans les hôtels de prestige, la signature olfactive se pense désormais avec l'architecture intérieure et figure au budget, au même titre que l'éclairage ou le linge de lit. Le voyageur la respire sans toujours la nommer. Elle obéit pourtant à des choix précis, que chacun peut transposer chez soi.
Du palace au salon d'aéroport, le parfum signe le lieu
A Paris, l'Hôtel Costes a ouvert la voie. Décoré par Jacques Garcia et ouvert en 1995, l'établissement de la rue Saint-Honoré compte parmi les premiers hôtels haut de gamme à commander un parfum maison. La parfumeuse Olivia Giacobetti l'a composé comme un prolongement du décor : bois ciré, rhum, acajou, écorce d'orange amère et mousse de chêne répondent aux velours et aux bibliothèques chargées. Le parfum se vend aujourd'hui en bougie, ce qui permet d'emporter un peu du Costes chez soi.
En Asie, le groupe Shangri-La a choisi une autre voie. Depuis 2006, ses lobbies diffusent "Essence of Shangri-La", un accord de vanille, de santal et de musc, éclairé de bergamote et de thé relevé de gingembre. Le groupe s'est inspiré du royaume imaginaire décrit par James Hilton dans son roman Horizons perdus (1933). Chez Edition, la marque hôtelière fondée avec Ian Schrager, c'est la maison new-yorkaise Le Labo qui signe l'identité olfactive, autour d'une note de thé noir présente du hall jusqu'aux produits de salle de bains.

Au salon La Première d'Air France, la signature AF001 de Francis Kurkdjian accueille les passagers dès l'entrée. © Air France
Le transport aérien a suivi. En janvier 2025, Air France a dévoilé AF001, sa première signature olfactive, imaginée par Francis Kurkdjian. Le parfumeur dit s'être inspiré d'un rayon de soleil sur les ailes d'un avion pour composer un accord musqué autour du mimosa de Provence, de la rose et du jasmin. Depuis juillet 2026, il accueille les passagers dès l'entrée du salon La Première de Paris-Charles de Gaulle, entièrement repensé avec l'agence MARKS Brandimage. Pour la compagnie, l'odorat vient compléter un travail déjà mené sur la vue, le goût, le toucher et l'ouïe, des uniformes aux sièges en passant par les menus.
Quand les créateurs signent une odeur
Certaines maisons de parfum sont nées dans le monde du décor. En 1961, trois amis ouvrent une boutique au 34 boulevard Saint-Germain : Christiane Gautrot, créatrice de textiles passée par les Arts Décoratifs, le peintre anglais Desmond Knox-Leet et Yves Coueslant, venu du théâtre. Diptyque vend d'abord des tissus et des objets rapportés de voyage. Le parfum arrive ensuite, porté par Knox-Leet, et la première eau de toilette, L'Eau, sort en 1968. Le logo de la maison reprend d'ailleurs le motif de Prétorien, un tissu dessiné par Christiane Gautrot.

La première boutique Diptyque, ouverte en 1961 au 34 boulevard Saint-Germain, à Paris. © Diptyque
A Milan, Barnaba Fornasetti a traduit l'univers graphique de la maison familiale en un parfum, Otto. Il y a réuni des herbes méditerranéennes cueillies autour de la maison familiale, des bois proches de ceux du mobilier Fornasetti et une touche d'encens. Coulé dans des pots en céramique ornés des motifs maison, ce parfum devient un objet de décoration avant même d'être allumé.
Même logique chez Astier de Villatte. Ivan Pericoli et Benoît Astier de Villatte, formés aux Beaux-Arts, fondent leur atelier parisien en 1996 autour d'une céramique en terre noire émaillée de blanc, façonnée à la main. Bougies, encens et eaux de Cologne sont venus compléter la collection, avec le même goût pour un Paris imaginaire.

Chez Fornasetti, la bougie se présente dans un pot en céramique décoré des motifs de la maison milanaise. © Fornasetti
L'architecture se respire aussi
Les architectes travaillent l'odeur depuis longtemps, souvent sans le dire. Le Suisse Peter Zumthor l'assume. Dans Atmosphères, il décrit en neuf courts chapitres ce qu'il a en tête pour créer l'ambiance d'un lieu, de la présence des matériaux à la lumière. Aux Thermes de Vals, achevés en 1996, la quartzite extraite de la vallée et l'eau des sources composent un univers minéral que l'on ressent autant qu'on le regarde.
La leçon vaut pour la maison. Chaque matériau dégage sa propre odeur : le cèdre d'un dressing, le cuir d'un fauteuil, la chaux d'un mur, la cire d'un parquet. Choisir ses matières revient aussi à choisir l'odeur de sa maison.

Aux Thermes de Vals, Peter Zumthor compose l'ambiance avec la pierre locale, l'eau et la lumière. © Therme Vals
Composer son paysage olfactif
Inutile de diffuser un parfum dans chaque pièce. Les hôtels procèdent par zones, et la méthode se transpose sans peine chez soi. L'entrée donne le ton, comme au salon d'Air France. Le salon supporte des notes boisées ou ambrées, la salle de bains des notes fraîches. La cuisine et la salle à manger restent neutres, pour ne pas concurrencer la table.
Le contenant compte autant que le parfum. Une bougie en céramique, un diffuseur à bâtonnets en verre soufflé ou un porte-encens s'intègrent au décor comme n'importe quel objet. Plusieurs des maisons citées ici vendent leurs créations en France, en boutique ou en ligne.
Conseil déco : allumez la bougie une heure avant l'arrivée de vos invités, puis éteignez-la. Le parfum reste présent sans saturer la pièce. Gardez une seule famille olfactive pour l'ensemble de la maison afin que les pièces dialoguent entre elles.
Longtemps réservée aux palaces, la signature olfactive s'invite peu à peu dans les intérieurs privés. Elle ne demande ni travaux ni gros budget, seulement un peu d'attention. Une odeur bien choisie finit par devenir celle de la maison, celle qu'on reconnaît en ouvrant la porte.