Tréca : le savoir-dormir français depuis 1935

    Publié le 26 mai 2026 par Sonia Taourghi
    Tréca s'inspire régulièrement des univers du textile et de la mode pour créer des collections telles que Riviera.
    Tréca s'inspire régulièrement des univers du textile et de la mode pour créer des collections telles que Riviera. © Tréca
    SAGA. Née en 1935 à Reichshoffen, en Alsace, d'une famille d'industriels passée du fil d'acier au matelas, la maison dont le nom contracte "tréfilerie" et "câblerie" a fait du sommeil un art. De la licence Pullman au brevet Air Spring, des chambres de Versailles aux installations de la Milan Design Week, retour sur quatre-vingt-dix ans d'une literie qui habille aujourd'hui les plus beaux palaces.
    Tout commence avec les Moritz, une famille protestante installée à Reichshoffen, en Alsace, depuis le XVIᵉ siècle. Au fil du XXᵉ siècle, elle change plusieurs fois de métier : teinture rouge pour les uniformes de l'armée française, bière pour les ouvriers, puis fils d'acier pour l'industrie automobile. En 1935, les Moritz inaugurent à Reichshoffen une tréfilerie et câblerie doublée d'une fabrique de matelas. Le nom de la marque garde la trace de cette double origine : Tréca contracte les mots "TRÉfilerie" et "CÂblerie". Une marque de literie qui doit son nom à la métallurgie, la généalogie a de quoi surprendre, mais elle éclaire tout ce qui suit.

    Du wagon au matelas

    En 1939, alors que la guerre éclate, Victor Moritz installe une usine de repli à Beaugency, dans le Loiret. Le tournant arrive en 1947. Cette année-là, il rachète la licence Pullman pour fabriquer des sièges de wagons garnis de ressorts en spirale. De ce savoir-faire ferroviaire naît une idée simple : appliquer la même mécanique au couchage. Tréca se met alors à produire des matelas à ressorts ensachés, où chaque ressort travaille de façon indépendante pour épouser le corps du dormeur. L'ingénierie du rail devient ingénierie du sommeil.

    L'Air Spring, l'invention maison

    La maison continue d'inventer. En 1964, elle lance ses premiers sommiers électriques. Puis, en 1982, elle dépose le brevet de sa suspension Air Spring, un système de ressorts ensachés qui reste, plus de quarante ans plus tard, la signature de la collection Impérial, sa gamme phare. Le principe tient en quelques mots : des centaines de ressorts logés dans des poches de tissu réagissent point par point à la pression. Le confort doit alors autant à la précision technique qu'aux matières choisies. Aujourd'hui, Tréca fabrique près de 16.000 matelas par an, sur commande, et pour l'essentiel à la main. Les modèles courants tournent autour de 4.000 euros, les pièces les plus rares grimpant bien au-delà.
    La suspension Air Spring, brevetée en 1982, repose sur des centaines de ressorts ensachés
    La suspension Air Spring, brevetée en 1982, repose sur des centaines de ressorts ensachés © Tréca
     

    Le sommeil des palaces

    C'est là que le travail de Tréca rencontre l'hôtellerie de luxe. La maison équipe plusieurs cinq-étoiles et palaces, du Château de la Messardière à Saint-Tropez au Domaine de Manville aux Baux-de-Provence. Sa collaboration la plus parlante reste celle nouée avec Airelles Collection, d'abord à Courchevel et à Gordes, puis à Versailles. Pour Le Grand Contrôle, seul hôtel installé dans l'enceinte du château et ouvert en 2021, Tréca a conçu un matelas et un lit "Airelles" sur mesure. Les chambres, habillées par l'architecte d'intérieur Christophe Tollemer et par les étoffes de la maison Pierre Frey, restituent l'atmosphère du XVIIIᵉ siècle. Les clients y dînent à la table d'Alain Ducasse et arpentent la galerie des Glaces une fois les grilles fermées au public, avant de regagner l'une des quatorze chambres. Pour qui veut emporter un peu de Versailles chez soi, le matelas se vend à part : comptez 11.628 euros.
    La suite Madame de Fouquet et son lit à la polonaise, au Grand Contrôle
    La suite Madame de Fouquet et son lit à la polonaise, au Grand Contrôle © Airelles
     

    Quand les créateurs s'emparent du lit

    Depuis longtemps, Tréca confie ses têtes de lit et ses parures à des créateurs. Christian Lacroix, Sarah Lavoine, Chantal Thomas, Charles Tassin ou la designer Constance Guisset ont chacun apporté leur écriture, transformant un objet utilitaire en pièce de décoration à part entière.
    La maison pousse aujourd'hui l'exercice plus loin. A l'automne 2025, elle s'est associée au studio Uchronia, dirigé par le designer Julien Sebban, pour Day Bed, une installation présentée dans la Cour Jardin du Plaza Athénée. Tréca y signait la tête de lit sur mesure d'un lit surdimensionné, monté sur une estrade de céramique et drapé de verts profonds et de rouges éclatants, entouré des étoffes du Jacquard Français.
    « Day Bed », l'installation du studio Uchronia dans la Cour Jardin du Plaza Athénée, dont Tréca a réalisé la tête de lit, à l'automne 2025
    « Day Bed », l'installation du studio Uchronia dans la Cour Jardin du Plaza Athénée, dont Tréca a réalisé la tête de lit, à l'automne 2025 © Treca
     
    Quelques mois plus tard, en avril 2026, Tréca s'invitait à la Milan Design Week. Le designer parisien Oscar Lucien Ono, fondateur de Maison Numéro 20, y imaginait Aurea, un hôtel fictif déployé comme une fiction architecturale, où la marque présentait ses lits couture. Elle y dévoilait aussi, avec l'agence Rouge Absolu, deux lits jumeaux qui s'assemblent en un grand lit double. Le designer Pierre Marie a, de son côté, imaginé pour elle une "Chambre du Président". Autant de façons de rappeler qu'un lit peut devenir un objet de création.
    "Aurea", l'hôtel fictif imaginé par Oscar Lucien Ono pour la Milan Design Week 2026, où Tréca présentait ses lits couture
    "Aurea", l'hôtel fictif imaginé par Oscar Lucien Ono pour la Milan Design Week 2026, où Tréca présentait ses lits couture © Sonia Taourghi
     

    Reichshoffen et Mer : le geste, encore

    Derrière ces vitrines, le quotidien reste celui de l'atelier. Tréca fabrique en France, sur deux sites : Reichshoffen, en Alsace, et Mer, dans le Loir-et-Cher. Cousu main, latex naturel, laine mérinos d'Arles, la maison revendique des matières rares et des gestes anciens, du planage au capitonnage. En 2023, elle a même rapatrié de Croatie la fabrication de ses ressorts, et son site alsacien a reçu cette année-là le label Entreprise du Patrimoine Vivant.
    L'histoire récente a connu des secousses. Sumitomo rachète la marque en 1990, puis Cauval en 2004, avant qu'elle ne rejoigne en 2016 le groupe ADOVA, qui réunit aussi Simmons. En janvier 2026, ADOVA a confié la direction générale de Tréca à Isabelle Durand, ancienne directrice du flagship Hermès du Faubourg Saint-Honoré, passée aussi par Christian Louboutin. Sa feuille de route : renforcer le positionnement luxe de la maison et son développement à l'étranger, où elle réalise déjà près de la moitié de ses ventes, avec l'Allemagne pour deuxième marché et des boutiques à Barcelone, Londres et Milan. La maison soutient aussi le patrimoine français, du Grand Palais au Domaine national de Chambord.
    L'usine historique de Reichshoffen, en Alsace, berceau de la marque depuis 1935, a été labellisée Entreprise du Patrimoine Vivant en 2023
    L'usine historique de Reichshoffen, en Alsace, berceau de la marque depuis 1935, a été labellisée Entreprise du Patrimoine Vivant en 2023 © Traca
     

    Le luxe d'un sommeil bien fait

    Près de quatre-vingt-dix ans après ses débuts, Tréca défend une idée discrète : le vrai luxe ne se voit pas toujours, il se ressent, huit heures par nuit. D'une bobine de fil d'acier alsacien à un lit dessiné pour Versailles, la maison aura fait du repos sa matière la plus précieuse. Une trajectoire qui dit aussi quelque chose de l'artisanat français : sa capacité à transformer un objet du quotidien en pièce d'exception, sans jamais renoncer au geste. Et à prouver qu'on peut bâtir une saga sur quelque chose d'aussi simple, et d'aussi essentiel, qu'une bonne nuit de sommeil.
    Tréca : le savoir-dormir français depuis 1935
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