En aparté... avec Mathieu Lehanneur

    Publié le 17 octobre 2011 par Propos recueillis par Céline Chahi Bechkri
    Le designer Mathieu Lehanneur se plaît depuis toujours à faire des incursions dans des domaines parfois bien loin du sien et à enchaîner les projets de nature extrêmement différente : création d'objets, réalisations architecturales... Une polyvalence qui fait de lui un personnage difficile à cerner. Intriguée, la rédaction de Maison à part a souhaité percer le mystère...
    Maison à part : Qu'est-ce qui a fait que vous êtes devenu designer ?
    Mathieu Lehanneur : Pour tout vous avouer, c'est le hasard total. En fait, à l'origine, je m'étais engagé dans des études d'art mais, je me suis vite rendu compte que le monde de l'art n'avait pas besoin de moi ! Plus sérieusement, je souhaitais aller vers des choses plus concrètes et, surtout, économiquement viables. Du coup, je me suis inscrit, un peu par dépit, dans une école de design, l'ENSCI - les Ateliers (école nationale supérieure de création indutrielle). Je n'avais aucune connaissance particulière en design et je dois reconnaître que dessiner un appareil électroménager ne m'excitait pas plus que ça au début. Mais, au final, je me suis laissé prendre au jeu. Ce qui me plaît avec le design, c'est que l'on met les deux pieds dans le monde réel. Par son intermédaire, on peut agir sur le monde.
    MAP : Vous souvenez-vous de votre toute première création ?
    M. L : Oui, mais j'en ai effacé toute trace car elle était tout simplement affreuse ! Si l'on ne tient pas compte de celle-là, ma toute première création remonte au temps où j'étais étudiant. Il nous avait été demandé d'imaginer une cafetière et je me rappelle avoir inventé un modèle qui fonctionnait en corrélation avec une plante verte. Il s'agissait d'enlever une feuille de la plante et de s'en servir pour récupérer la vapeur d'eau qui serait venue se condenser sous la forme de gouttes et les déverser ensuite sur le café.
    MAP : Y a-t-il une rencontre qui a marqué un tournant dans votre carrière ?
    M. L : J'ai fait plusieurs rencontres marquantes depuis le début de ma carrière mais, la plus marquante de toutes reste celle avec le graphiste Laurent Ungerer. Il a enseigné pendant six mois dans mon école de design et a toujours beaucoup insisté pour que nous réinventions systématiquement notre façon de travailler, que nous adaptions nos créations à la fois au contexte et aux clients. J'ai vraiment adhéré à son approche et depuis, je mets d'ailleurs toujours un point d'honneur à ne jamais créer deux fois la même chose.

    MAP : Comment définissez-vous le métier de designer ?

    M. L : Il est très difficile pour moi de répondre à cette question car les frontières de notre métier sont extrêmement floues. Un designer doit-il être considéré comme un artisan ou plutôt comme un artiste ? La question fait souvent débat dans les écoles de design. Je préfère laisser le soin aux historiens ou aux critiques d'y répondre. Et honnêtement je dois dire que ce flou m'arrange bien, j'en profite pour me laisser la liberté d'intervenir dans des domaines extrêmement variés. Pendant que les autres s'interrogent, moi je fonce !

    MAP : Quelle est votre devise ?

    M. L : 'Demain est un autre jour'. Telle est ma devise, c'est d'ailleurs aussi le nom que j'ai donné à ma dernière création. Je l'aime parce qu'elle permet de relativiser beaucoup de choses et en même, temps, elle nous invite à remettre chaque jour à plat notre façon de travailler.
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    En aparté... avec Mathieu Lehanneur

    En aparté... avec Mathieu Lehanneur (suite)

    En aparté... avec Mathieu Lehanneur (suite) - Mathieu Lehanneur
    En aparté... avec Mathieu Lehanneur (suite) - Mathieu Lehanneur © Jean-Luc Luyssen / Madame Figaro
    MAP : Quel est le projet dont vous êtes le plus fier ?
    M. L : Je vais avoir du mal en choisir un plus qu'un autre par contre, s'il y a bien une chose dont je suis particulièrement fier, c'est que l'on ne me redemande jamais de refaire une chose que j'ai déjà fait précédemment. C'est une vraie source de satisfaction pour moi car les gens viennent me voir pour de bonnes raisons et non pas avec une idée derrière la tête. Ils ont un problème et me demande de trouver une solution personnalisée pour le résoudre.
    MAP : Y-a-t-il un projet un peu fou que vous rêvez de réaliser ?
    M. L : En fait, il n'y en a pas vraiment car j'ai besoin de limites pour créer. Je n'aime pas les univers dénué de contraintes. On a quelque fois été confrontés à des clients qui nous laissaient carte blanche et je suis vraiment embêté dans ce cas-là, car je ne crée pas pour créer, je crée pour répondre à des besoins. Bien sûr, comme tous les autres designers, j'ai des idées et des envies mais je me débrouillerai toujours pour les faire exister dans un contexte.
    MAP : Quel est l'objet dont vous auriez aimé être le créateur ?
    M. L : Ma réponse va sans doute vous surprendre mais, ce n'est pas grave, je me lance ! J'aurais beaucoup aimé être l'inventeur de la pissotière individuelle pour hommes. D'ailleurs, j'ai insisté pour que le Fonds national d'art contemporain, le Fnac, s'en porte acquéreur. Elle a été créée dans les années 70/80 pour équiper les lieux publics. Ce qui la distingue des autres et qui fait que je la trouve fascinante, est qu'on y a fait figurer une petite mouche sérigraphiée pour permettre aux messieurs de viser au bon endroit ! C'est un détail certes, mais il est extrêmement révélateur. Il prouve que l'objet n'a pas seulement été pensé pour répondre à un besoin, mais en fonction de ce que nous sommes et c'est d'une efficacité redoutable.
    MAP : Si une de vos créations pouvait parler, qu'aimeriez-vous qu'elle vous dise ?
    M. L : 'Tu m'as compris' ! Je sais que je ne suis pas très original : je copie le général de Gaulle mais, si l'une de mes créations me disait 'tu m'as compris', je serais satisfait.
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    En aparté... avec Mathieu Lehanneur (suite)

    En aparté... avec Mathieu Lehanneur (suite)

    En aparté... avec Mathieu Lehanneur (suite) - Mathieu Lehanneur
    En aparté... avec Mathieu Lehanneur (suite) - Mathieu Lehanneur © Véronique Huyghe
    MAP : Considérez-vous votre art comme de l'art ?
    M. L : Pas du tout. Mon travail peut être intéressant, esthétique, pertinent mais à aucun moment je ne le considère comme de l'art. Par définition, une oeuvre d'art revendique une certaine autonomie voire une autarcie tandis que mes objets, eux, sont faits pour se dissoudre dans un contexte. Ils sont conçus et pensés pour être utilisés, vécus, appréhendés et, parfois même jetés, ce qui est loin d'être le cas pour une oeuvre d'art.
    MAP : Votre métier, un vecteur d'engagement, un outil pour faire passer un message ?
    M. L : Faire passer un message me dérange dans le sens où cela revêt une dimension pédagogique, voire parternaliste or, je n'ai aucune légimité pour donner des leçons aux gens. En revanche, je pense que l'on peut se servir du design comme d'un cheval de Troie. On peut tout à fait vendre un produit et mettre dedans des choses, des intentions qui ne nous étaient pas demandées au départ. De toute façon, pour moi, l'engagement est inérant au métier de designer. Si j'ai choisi d'être designer plutôt qu'artiste, c'est justement parce que ce je produis ne s'inscrit pas en marge de la société, mais en plein milieu du monde.

    MAP : Sur quoi travaillez-vous en ce moment ?

    M. L : Nous sommes plutôt bien occupés en ce moment puisque nous menons de front à peu près une vingtaine de projets ! Cela va de la création d'une montre pour Lexon, à la réalisation d'une micro-architecture en Suisse pour une célèbre marque de chocolat en passant par la création d'une carafe pour Ricard ou encore l'aménagement d'un restaurant/club à Paris. Ce qui est bien, c'est que lorsque l'on commence à piétiner sur un projet, on peut passer à autre chose pour se vider la tête !
    MAP : Un dernier mot à ajouter en guise de conclusion ?
    M. L : Je voudrai simplement dire à vos lecteurs de se faire confiance. Il faut qu'ils apprennent à faire confiance à leurs intuitions et à leurs goûts au lieu de se laisser influencer par les diktats de la mode.
    Pour savoir un aperçu des différentes créations signées Mathieu Lehanneur, cliquez en pages suivantes.
    En aparté... avec Mathieu Lehanneur (suite)

    1999 : Objets thérapeutiques - En aparté... avec Mathieu Lehanneur

    1999 : Objets thérapeutiques - Mathieu Lehanneur
    1999 : Objets thérapeutiques - Mathieu Lehanneur © Véronique Huyghe
    Mathieu Lehanneur engage une réflexion sur la manière de concevoir les médicaments. Il propose réinventer leur forme afin qu'ils deviennent des objets communicants, "des objets de sens qui soient un fragment du dircours du médecin".
    1999 : Objets thérapeutiques - En aparté... avec Mathieu Lehanneur

    2007 : Andrea - En aparté... avec Mathieu Lehanneur

    2007 : Andrea - Mathieu Lehanneur
    2007 : Andrea - Mathieu Lehanneur © Véronique Huyghe
    Mathieu Lehanneur invente en 2007, en collaboration avec David Edwards, de la Harvard University, un système de filtration de l'air par les plantes.
    Édité par Le Laboratoire sous le nom d'"Andrea", Bel Air est aujourd'hui un succès commercial avec plus de 10 00 exemplaires vendus en six mois. Il a d'ailleurs été récompensé en 2008 par le Best Invention Award, décerné par le magazine Popular Science.
    2007 : Andrea - En aparté... avec Mathieu Lehanneur

    2008 : Bucky's Nightmare

    Mathieu Lahanneur
    Mathieu Lahanneur © DR
    Inspiré par le premier dôme géodésique, conçu en 1947 par l'américain R. Buckminster-Fuller, Mathieu Lehanneur invente un nouveau genre d'assise : une île de cuir, souple et structurée à la fois qui se déforme pour mieux s'adapter à chaque partie du corps.
    2008 : Bucky's Nightmare

    2008 : le LaboShop - En aparté... avec Mathieu Lehanneur

    2008 : le LaboShop - Mathieu Lehanneur
    2008 : le LaboShop - Mathieu Lehanneur © DR
    Mathieu Lehanneur aménage également des espaces. Ici, le LaboShop : espace à double identité. Le jour, il s'agit d'une librairie et d'un lieu de vente et, la nuit, un lieu de dégustation piloté par le chef Thierry Marx. Les créations à vendre sont présentées dans des boîtes en suspension qui se rétractent dans le plafond le soir venu.
    2008 : le LaboShop - En aparté... avec Mathieu Lehanneur

    2008 : Le LaboBrain - En aparté... avec Mathieu Lehanneur

    2008 : Le LaboBrain - Mathieu Lehanneur
    2008 : Le LaboBrain - Mathieu Lehanneur © DR
    Imaginé par Mathieur Lehanneur, cet espace est à la fois le bureau de David Edwards, scientifique et fondateur du Laboratoire, et un lieu de travail pour son équipe. Il a été coulu comme le plus stimulant possible avec une partie très cartésienne, liée au rangement et une autre totalement intuitive.
    2008 : Le LaboBrain - En aparté... avec Mathieu Lehanneur

    Once upon a dream

    Once upon a dream - Mathieu Lehanneur
    Once upon a dream - Mathieu Lehanneur © Felipe Ribon
    Conçue pour l'Hôtel de Marc à Reims, "Once upon a dream" est une unité de sommeil qui reprend les études physiologiques testées et mises en place par les services de malades du sommeil afin de guérir les insomnies chroniques.
    Once upon a dream

    2009 : L'âge du monde

    Mathieur Lehanneur
    Mathieur Lehanneur © DR
    France, USA , Japon, Egypte et Russie. Cinq pays dont les pyramides des âges ont été modélisées en trois dimensions par Mathieu Lehanneur pour une mise en perspective troublante de notre espérance de vie en 2008. Il en résulte une série de jarres en céramique.
    Dimensions : 60 cm de haut x 60 cm large
    Matériau : terre émaillée
    Réalisé à Vallauris par Claude Aiello
    A noter que le designer a reçu le prix de l'Intelligence de la main décerné par la Fondation Bettencourt-Schueller pour cette création
    2009 : L'âge du monde

    2010 : Studio des ados

    2010 : Studio des ados - Mathieu Lehanneur
    2010 : Studio des ados - Mathieu Lehanneur © Felipe Ribon
    L'espace dédié aux adolescents conçu par Mathieu Lehanneur pour le Centre Pompidou a ouvert ses portes le 11 septembre 2010.
    Intitulé "Studio 13/16", cette proposition est basée sur "l'ergonomie du désir". "Je rêvais d'un lieu qui soit pensé et construit comme un studio de télévision, de cinéma ou de musique. Je voulais que cet espace pour les ados offre le même potentiel d'action et de création que ce type de lieux professionnels", commente le designer.
    2010 : Studio des ados

    2010 : The Island - En aparté... avec Mathieu Lehanneur

    DR
    DR © DR
    En 201, Mathieu Lehanneur imagine "The Island" : le premier bio-aérosol marin naturel pouvant récréer en intérieur les bienfaits de l'air de la mer.
    Retrouvez l'intégralité des projets de mathieu Lehanneur sur le : www.mathieulehanneur.fr
    2010 : The Island - En aparté... avec Mathieu Lehanneur
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