
Reda Amalou et Stéphanie Ledoux, architecte associée © Mikael Bénard
Contrairement à nombre de mes confrères, l'architecture et le design n'étaient pas une vocation d'enfance pour moi. Jeune, je n'ai jamais rêvé d'être architecte mais je souhaitais un métier à la fois artistique et technique. C'est lors de mes études que mes professeurs m'ont donné le goût pour l'architecture et le design en général. J'ai revu mon approche et ce métier est devenu la passion absolue qui me porte depuis mes débuts.
J'ai commencé par l'architecture en considérant qu'elle ne s'arrêtait pas au bâtiment, mais qu'il existait une continuité avec les intérieurs. Au sein de l'agence AW2, nous avons très vite dessiné tous nos intérieurs par envie de maîtriser l'ensemble de nos projets. Nous avons commencé à dessiner du mobilier et c'est devenu une passion, qui m'a naturellement mené de la grande à la petite échelle.

Table Egg au Six Senses Con Dao au Vietnam © AW2
Quel est le tournant qui a fait de vous l'architecte et le designer que vous êtes ?
Il s'agit du moment où nous avons commencé à dessiner des hôtels, notamment la table Egg ovale pour le Six Senses Con Dao au Vietnam. L'idée était qu'elle puisse être utilisée en intérieur comme en extérieur, en tabouret, table d'appoint et table basse. Mon rapport à l'objet est passé de la fonction au design et cela m'a incité à dessiner plus de mobilier.
A partir de ce moment précis, j'ai décidé de faire du design une activité plus structurée, un métier, avec Reda Amalou Design. En 2017, Roche Bobois m'a ensuite demandé d'imaginer un modèle de table, qui a donné naissance à la table Aster.

Table Aster pour Roche Bobois © Reda Amalou Design
Le moment où j'ai ressenti le rapport entre les dessins, l'espace et la création. J'ai eu le déclic en quatrième année d'architecture à Londres, grâce à l'un de mes professeurs. Cela m'a permis de développer une vraie écriture : quand on voit un plan, plutôt que de le regarder, il faut le lire et le décrypter car c'est un langage qui nous parle de nombreuses choses.
A partir de là, j'ai compris que quand je dessinais, ce n'était pas quelque chose d'abstrait mais une réalité profonde liée à la création. Il s'agit d'inscrire dans un plan une séquence pour que les personnes se déplacent et vivent à l'intérieur des espaces. Nous ne créons pas des objets ou des bâtiments, mais des émotions avec des espaces, des choses intangibles, et c'est là que cela devient passionnant.
Quelle est la rencontre que vous auriez aimée faire ?
Lors d'un voyage à Rio de Janeiro, au Brésil, un copain m'avait proposé de rencontrer Oscar Neimeyer. Deux jours avant le rendez-vous, il s'est malheureusement blessé et n'a pas pu me recevoir. Cela reste pour moi un regret : j'ai manqué une occasion incroyable de rencontrer un architecte qui parvenait à allier volonté poétique et objet architectural dans ses projets. J'attendais de cette rencontre de simplement l'entendre parler d'architecture et raconter avec ses mots la manière dont il percevait notre rôle d'architecte et de créateur d'espace. Je voulais découvrir la relation qu'il entretenait avec le côté très émotionnel et poétique de son œuvre.

Première collection outdoor 2026 © Reda Amalou Design
Le design est une passerelle qui permet la rencontre entre l'objet et la personne qui va l'utiliser. Contrairement à l'architecture, où l'espace porte l'émotion, la dimension tactile prend une place importante dans le design, car nous établissons un contact physique avec l'objet.
Quel métier auriez-vous voulu faire si cela n'avait pas été architecte et designer ?
A la sortie du lycée, je n'avais aucune idée de ce que je voulais faire. J'ai davantage navigué en sachant ce que je ne voulais pas faire, comme des études scientifiques. Puis, repasser un bac anglais au Royaume-Uni, pour mieux pratiquer la langue, m'a ouvert les portes de l'université à Londres. J'ai ainsi pu rencontrer des professeurs qui m'ont communiqué, plus qu'un métier, une réelle passion. C'est fantastique de croiser de telles personnes.
Il y a une phrase de Christophe Colomb qui m'inspire tout particulièrement : "
On ne va jamais aussi loin que lorsqu'on ne sait pas où on va." Ma devise est donc de rester ouvert, de percevoir le monde, de sentir ce qu'il se passe autour de nous, sans avoir d'idée préconçue de ce que nous allons dessiner.

Banyan Tree Alula © Ales Vyslouzil Photography pour AW2
Quel est le projet dont vous êtes le plus fier ?
C'est vraiment dur de choisir car nous vivons les projets comme des aventures humaines, pas comme des prouesses techniques. Nous ne retenons pas le résultat final mais tout le parcours et la genèse. J'extrais de tous mes projets des sentiments ou des éléments qui m'ont soit marqué, soit aidé à progresser. Le Six Senses Con Dao au Vietnam, par exemple, est mon premier bâtiment avec une démarche environnementale, le Bayan Tree Alula est un projet puissant pour son rapport au désert. Choisir entre tous reviendrait pour moi à choisir entre ses enfants, c'est impossible.
En design, c'est pareil. J'ai tendance à vivre les objets par l'histoire qu'ils racontent plus que par ce qu'ils sont. Je ne suis pas assez radical pour faire le tri.

FV Hospital d'Hô Chi Minh © Aaron Joel Santos
Probablement le FV Hospital d'Ho Chi Minh car c'est un projet que nous avons eu très tôt, à un moment où nous n'avions encore rien construit. L'agence n'avait que deux ans quand nous nous sommes retrouvés à travailler avec des médecins français pour construire, en cinq ans, ce qui est aujourd'hui devenu l'une des infrastructures de santé les plus importantes du pays.

Paravent Panama et table Ooma, entrée au Mobilier national en 2026 © Reda Amalou Design
Le prochain. Je suis plutôt boulimique en termes d'architecture et de design, ce qui me motive c'est de travailler sur de nouvelles idées, de nouveaux meubles à dessiner ou bâtiments à concevoir. J'aime l'après. Je suis tourné vers le mouvement, la découverte, j'apprécie le moment où tout est possible.
C'est pareil en design. Je peux tirer mon inspiration d'un voyage, d'un objet, d'une couleur ou d'un instant. Il n'existe pas de manière unique d'arriver à l'idée, mais de nombreux faisceaux. L'avantage est que cela nous rend plus libres, nous restons en permanence ouverts à ce que nous voyons et percevons à travers notre travail et nos voyages.
La création idéale est celle qui parvient à créer un rapport émotionnel entre l'objet et la personne qui en sera l'utilisateur ou le bénéficiaire. Ce qui m'intéresse est le côté invisible, sous-jacent, intangible de l'objet, qui prend de la valeur à partir du moment où il va au-delà de l'esthétique, de la matière et de la technique.
Il en est de même en architecture : quand nous entrons dans un bâtiment et que nous sommes pris par ce que nous voyons, la manière dont nous percevons l'espace. C'est l'idéal de l'architecte.

Table Lyra et bar Nuba, nouveauté 2026 © Reda Amalou Design
Si l'une de vos créations pouvait parler, qu'aimeriez-vous qu'elle vous dise ?
Merci. Merci de m'avoir mis dans ce monde et de partager. Je dis souvent que les projets ont une vie et c'est un peu ça.
Non, car il existe une différence notoire : celle de la fonction. L'art est une expression personnelle intense et individuelle, partagée avec les autres. L'architecture et le design se rapportent davantage à la fonction. Une chaise ne peut être l'objet de la pensée qu'en tant que telle, quand une œuvre peut être perçue de différentes manières selon les individus. La notion d'aimer ou ne pas aimer un objet n'est pas un jugement, mais une opinion. Même si, en tant que professionnels, nous nous devons d'avoir une lecture qui va au-delà.

Chaise longue Kimani et table Dot Eggshell © Reda Amalou Design
En plus de notre participation à l'exposition Hand-Some au Palazzo Parigi, orchestrée par l'agence italienne Miscimasci, je suis allé à Milan pour un rendez-vous bien spécifique. Je vais dessiner une nouvelle collection pour une marque de mobilier qui verra le jour en 2028.
En tant que designer, l'équilibre architectural de l'objet est tout aussi important pour moi que le rapport à la matière. J'aime que ces deux éléments soient perçus dans mon travail, par la mise en avant puissante d'une matière comme la laque sur les tables Dot ou les coquilles d'œuf. C'est en sublimant cette matière dans l'objet, de manière très sobre, qu'on crée une espèce de rapport à l'objet.
1997 - Création de l'agence architecture AW2
2003 - Association avec Stéphanie Ledoux
2013 - Création de Reda Amalou Design
2022 - Élection en tant que président de l'Association des Architectes français à l'export (Afex)
2026 - Première collection de mobilier outdoor
En aparté avec Reda Amalou : "J'aime l'après. Je suis tourné vers le mouvement"