Ligne Roset, cent soixante ans de design français

    Publié le 10 septembre 2026 par Sonia Taourghi
    Au début du XXᵉ siècle, les ouvriers de l'usine de Montagnieu forment la force ouvrière de ce qui deviendra l'une des marques de mobilier les plus reconnues au monde
    Au début du XXᵉ siècle, les ouvriers de l'usine de Montagnieu forment la force ouvrière de ce qui deviendra l'une des marques de mobilier les plus reconnues au monde © Ligne Roset
    SAGA. D'une fabrique de cannes pour ombrelles dans l'Ain à l'un des canapés les plus reconnaissables du XXᵉ siècle, la maison Roset a transformé le confort en langage. Retour sur une entreprise familiale qui a inventé sa place au sommet du design contemporain.
    Peu de marques de mobilier racontent une histoire aussi longue. Cinq générations, une même famille, un siège social resté dans le village où tout a commencé. Ligne Roset a traversé les modes sans renier ses ateliers, et réussi ce que beaucoup d'éditeurs cherchent en vain : créer une pièce que l'on reconnaît d'un seul coup d'œil, partout dans le monde. Le canapé Togo en est l'exemple le plus évident, sans résumer à lui seul un parcours de plus de cent soixante ans.

    Des ombrelles aux barreaux de chaise

    L'aventure démarre en 1860 à Oussiat, près de Pont-d'Ain. Antoine Roset (1841-1893), garçon de café originaire de Cruseilles en Haute-Savoie, s'installe dans le Bugey pour ses forêts de hêtres et monte une petite fabrique de cannes pour ombrelles. En 1892, il achète une propriété à Montagnieu et installe des roues à aubes sur la rivière La Brivaz pour débiter son bois. Il emploie alors une trentaine de salariés.
    A la fin du XIXᵉ siècle, les femmes délaissent l'ombrelle. Faute de débouché, Antoine Roset reconvertit ses tours à bois pour produire des pieds et barreaux de chaise, puis des chaises complètes. Le hasard d'un marché qui s'effondre décide ainsi de la vocation de l'entreprise. A sa mort en 1893, sa femme Marie-Victorine (1854-1923) prend la tête de l'affaire avant de passer le relais dans les années 1910 à leur fils Émile (1882-1946). Jusque dans les années 1930, les Établissements Veuve A. Roset fabriquent des sièges cannés et des chaises de style. En 1936, la maison produit ses premiers sièges tapissés, surtout en cuir.

    1950-1973 : le virage vers le contemporain

    A la suite du décès tragique d'Emile Roset en 1946, son fils Jean (1920-1999) reprend l'entreprise en pleine reconstruction. La société, qui compte alors une cinquantaine d'employés, prend une tournure industrielle en meublant les écoles, les universités et les hôpitaux de la France d'après-guerre, avec un mobilier moderne d'inspiration scandinave. C'est l'âge d'or des marchés publics.
    Deux paris vont tout changer. L'exportation d'abord, avec une première implantation en Allemagne dès 1967. Puis l'idée de bâtir une vraie marque, dotée de ses propres magasins, ce qui ne se faisait guère dans le meuble à l'époque. En 1973, la marque Ligne Roset devient officielle, les premières boutiques ouvrent et le siège s'installe à Briord, dans l'Ain, où il se trouve toujours. La même année, un canapé sans pieds ni armature va faire basculer le destin de la maison.
    Le designer Michel Ducaroy a créé le Togo par l'observation d'une simple scène du quotidien
    Le designer Michel Ducaroy a créé le Togo par l'observation d'une simple scène du quotidien © Ligne Roset
     

    Le Togo, un tube de dentifrice devenu icône

    Michel Ducaroy (1925-2009), formé aux Beaux-Arts de Lyon et issu d'une famille de tapissiers, avait rejoint Roset en 1954. Il dirigera le bureau de design pendant plus de vingt-cinq ans. Un soir de 1973, il observe son tube de dentifrice replié sur lui-même et imagine un siège qui reprendrait ces courbes, "un tuyau de poêle fermé aux deux bouts", selon ses propres mots. Le Togo naît de cette image : premier canapé entièrement en mousse, sans structure interne, posé au ras du sol, habillé d'une housse matelassée et froissée.
    Présenté au Salon des arts ménagers à Paris, il déconcerte. Certains visiteurs croient que l'absence de base relève d'un travail bâclé, comme si l'on avait manqué de temps pour finir le meuble. Seuls quelques avant-gardistes saluent l'audace de la forme, dont le jury du prix René-Gabriel, qui récompense un mobilier "innovant et démocratique", et lui décerne sa distinction. Le pari s'avère gagnant sur la durée. Bas, léger, modulable et facile à déplacer, le Togo colle à une génération qui veut vivre autrement. Plus de cinquante ans plus tard, il s'est vendu à plus d'un million et demi d'exemplaires dans soixante-douze pays, et reste le best-seller de la marque.
    Un temps jugé daté, le Togo a connu depuis 2020 une seconde jeunesse portée par le goût retrouvé du vintage, et les modèles d'occasion s'échangent aujourd'hui à prix fort. Le canapé a même inspiré une enquête sonore : dans le podcast Sofa, à la poursuite du Togo, la journaliste Aurélie Sfez remonte, en sept épisodes, la piste de ce succès planétaire. Olivier Roset, lui, compare l'objet à la Porsche 911 : une pièce que les décennies n'effacent pas.
    "Un siège Roset va avec tous les styles. Un siège dessiné pour durer plus que la mode." La création de Michel Ducaroy traversera effectivement toutes les modes
    "Un siège Roset va avec tous les styles. Un siège dessiné pour durer plus que la mode." La création de Michel Ducaroy traversera effectivement toutes les modes © Ligne Roset
     

    Des designers de premier plan

    Le nom de Ligne Roset s'est construit sur ses collaborations, plus de soixante-dix créateurs à ce jour, des jeunes diplômés aux signatures mondiales. Le fauteuil Pumpkin, aux formes rondes et enveloppantes, a une origine peu banale : Pierre Paulin l'avait dessiné pour les appartements privés de Georges Pompidou à l'Élysée en 1971, avant que la marque ne le réédite. Ronan et Erwan Bouroullec ont signé le canapé Ploum, une assise souple pensée pour s'y lover, et Inga Sempé le fauteuil Ruché. A leurs côtés, on retrouve Pascal Mourgue, Didier Gomez ou Christian Werner, auteur du canapé Prado.
    Le canapé Ploum des frères Bouroullec est l'un des canapés emblématiques de la marque et des deux designers.
    Le canapé Ploum des frères Bouroullec est l'un des canapés emblématiques de la marque et des deux designers. © Ligne Roset
     
    Cette politique d'édition va de pair avec un choix industriel assumé : la fabrication reste en France, dans les usines de l'Ain et de l'Isère. Là où beaucoup de fabricants ont automatisé, Ligne Roset conserve des tapissiers qui montent chaque pièce à la main. En 1975, le groupe lance Cinna, une seconde marque à la diffusion plus large, et développe Ligne Roset Contract pour l'hôtellerie et les projets professionnels.

    Du salon au musée

    La postérité du Togo se lit du côté des institutions. Les frères Bouroullec, parmi les collaborateurs de la marque, voient leurs créations entrer dans les collections du MoMA à New York, du Centre Pompidou et du Musée des Arts décoratifs à Paris. Pour ses cinquante ans, en 2023, le canapé s'est offert des éditions limitées signées Pierre Frey ou Raf Simons, et une version enfant, le Mini Togo, existe depuis 2007. Depuis mars 2025, chaque assise porte à l'arrière un QR code cousu qui sert de certificat d'authenticité et donne accès, via une collaboration avec Actes Sud, à une sélection de livres audio renouvelée chaque année. En 2026, une réédition menée avec la maison BOSS mêle cuir et textile, présentée lors d'un événement au Palais de Tokyo.
    Le Togo se décline en différentes tailles et revêtements ; la collaboration avec Boss dévoilé au printemps 2026 représente la dernière ré-édition en date.
    Le Togo se décline en différentes tailles et revêtements ; la collaboration avec Boss dévoilé au printemps 2026 représente la dernière ré-édition en date. © Ligne Roset / Hugo Boss
     

    Pourquoi cette histoire compte

    Ligne Roset occupe une position rare : celle d'un industriel familial devenu référence du design contemporain sans se couper de ses ateliers. L'international représente aujourd'hui 60 % de son activité, avec plus de deux cents magasins et un millier de distributeurs. A Montagnieu, l'usine historique a été transformée en un lieu hybride. Aujourd'hui, le Studio 1860 réunit magasin d'usine, espace muséal et centre de formation, et présente une quarantaine de pièces signées depuis les années 1970 par des noms comme Jean Nouvel, Philippe Starck ou les Bouroullec.
    L'héritage tient dans une idée simple, tenue sur cinq générations : investir dans la création plutôt que dans la seule production. Ce pari, formulé dès l'après-guerre, a fait d'une fabrique de cannes de l'Ain une maison dont le catalogue raconte un demi-siècle d'évolution des manières d'habiter. Le Togo restera sans doute l'image de marque de Ligne Roset, mais l'essentiel se trouve justement dans cette capacité à faire durer un objet bien au-delà de la mode qui l'a vu naître.
    Ligne Roset, cent soixante ans de design français
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