
Tapis de la Grande Galerie du Louvre © Bellise Perrin
La mission des Manufactures nationales est de soutenir et de promouvoir les métiers d'art, les métiers de savoir-faire, notamment dans le domaine du design et des arts décoratifs. Pour cela, nous avons la chance d'être les héritiers de manufactures plusieurs fois séculaires : la Manufacture des Gobelins, la Manufacture de Sèvres et la Manufacture de la Savonnerie. Toutes furent royales, impériales, et sont aujourd'hui nationales. Nous avons aussi évidemment le Mobilier national, l'héritier direct du garde-meuble royal, qui avait vocation à commander les pièces les plus exceptionnelles pour le roi. Il assure désormais cette mission de promotion des métiers de savoir-faire via l'ameublement, la décoration et l'aménagement de lieux officiels de la République.
C'est cette sorte de propagande positive, qui se fait en France depuis le 17e siècle, qui a permis d'installer les arts décoratifs et l'art de vivre à la française en tant que référence mondiale absolue en termes de goût et d'excellence. Aujourd'hui, les Manufactures nationales ont plus que jamais la responsabilité, pour le ministère de la Culture auquel nous appartenons, de porter, d'incarner cette politique publique en faveur des métiers d'art, du design et des arts décoratifs, par l'entretien du patrimoine considérable que nous avons.

Atelier de recherche et de création du Mobilier national © Mobilier national
Comment arrivez-vous à trouver un équilibre entre la préservation des collections historiques et le soutien à l'innovation ?
Nous avons toujours considéré que les savoir-faire plusieurs fois séculaires ne survivraient que s'ils s'inscrivaient dans le temps présent, avec le soutien des artistes et designers contemporains. C'est pour cette raison que les manufactures de création, même si elles existent depuis plusieurs siècles, travaillent toujours avec des acteurs d'aujourd'hui. Aussi, pour entretenir le patrimoine qui nous est confié, nous disposons des Ateliers de restauration, qui sont des références en termes de pratiques professionnelles.
Nous poursuivons évidemment notre mission d'ameublement des lieux officiels, ministères et ambassades, qui sont des échelons avancés de la création française à travers le monde. Nous avons trois collections patrimoniales dont nous assurons directement la conservation, la restauration et la gestion, qui sont en lien avec nos manufactures : les tapisseries des Gobelins, les tapis de la Savonnerie et la céramique de Sèvres.
Ainsi, l'équilibre se fait assez naturellement. Quand les pièces de nos collections perdent tout intérêt pour la mission d'ameublement, elles prennent une valeur muséale et patrimoniale extrêmement importante. Nous les déposons alors dans des musées, des châteaux-musées, comme ceux de Versailles ou Fontainebleau, ou des établissements qui relèvent du Centre des monuments nationaux. Dans notre histoire, il n'y a jamais eu de distinguo formel entre tout ce qui relevait de la création et du patrimoine. Nous n'exécutons pas une mission au détriment de l'autre car, par définition, tout ce que l'on crée a vocation à devenir un jour patrimonial ou à constituer un fonds de collection historique.

La réserve Perret du Mobilier national © Mobilier national
Dans le cadre de votre mission de soutien à la création, vous avez lancé les campagnes d'acquisition du Mobilier national. Quel rôle jouent-elles ?
En 2020, alors que l'industrie était fortement ralentie par l'épidémie de Covid et ses conséquences, nous avons anticipé une année blanche pour la création dans notre secteur avec la fermeture des galeries, le report des salons et des design weeks. Pour combler cette page blanche et l'absence d'opportunités d'expositions, nous avons décidé de lancer la première campagne d'acquisition du Mobilier national afin d'épauler les jeunes créateurs en autoédition. Nous avons manifesté notre intérêt à acheter ces pièces si tant est qu'elles correspondent à nos critères en termes de qualité, d'originalité et d'écoresponsabilité des processus de production ou de création. Elle se distingue des acquisitions normales que nous faisons pour accomplir notre mission d'ameublement, car elle ne s'adresse qu'aux pièces produites en autoédition ou séries très limitées pour favoriser et soutenir l'émergence de la création.
La campagne de 2020 a remporté un tel succès que nous avons décidé de la rééditer chaque année.
Les acquisitions de 2026 ont été révélées au début de l'année et nous avons lancé l'appel à intérêt pour 2027. Nous avons reçu 276 candidatures de la part de jeunes créateurs et designers, représentant 556 pièces proposées, soit sensiblement plus que les 242 candidatures reçues l'année précédente. Nous sommes heureux de voir que les campagnes d'acquisition du Mobilier national sont aujourd'hui bien inscrites dans les calendriers. Cette année, nous avons d'ailleurs reçu le soutien du Fonds AXA pour le Progrès humain.
En plus d'une reconnaissance et d'un gage de qualité, l'inscription dans nos inventaires est une vraie aide aux créateurs en termes de visibilité. Les pièces ont vocation à s'inscrire dans notre mission d'ameublement des ministères et ambassades et nous les utilisons parfois dans le cadre de salons ou de manifestations auxquels nous participons, comme Art Paris par exemple. Il arrive même qu'un éditeur s'intéresse à une pièce produite dans un premier temps en autoédition et décide de l'inscrire à son catalogue pour la fabriquer en grande série.

Marion Agnel-Guidoni © Mobilier national
Les critères sur lesquels vous vous attardez pour sélectionner ces pièces ont-ils évolué depuis la première campagne ?
Les critères que nous avons établis à l'époque nous sont apparus comme tout à fait pertinents et nous les avons maintenus au fil des campagnes. Nous ne sommes pas là pour plaquer ou imposer des goûts personnels, mais pour appréhender les pièces proposées avec notre culture personnelle afin d'évaluer leur originalité. Celle-ci passe aussi bien par l'esthétique et la fonctionnalité que par les conditions de création, les matériaux employés et la construction même des pièces. L'objectif étant que la cinquantaine de designers retenus permettent d'appréhender et d'avoir une photographie de la création dans l'année considérée, avec toute sa diversité.
Fort de toutes vos connaissances, quelle est votre définition du design ?
La définition même du design est de prendre en compte la fonction. Je pourrais botter en touche en vous disant qu'il existe beaucoup de définitions du design, mais, si je me plie à l'exercice, je reprendrais une définition totalement historique dont nous nous sommes un peu éloignés : le beau est dans l'utile. La dimension fonctionnelle doit être respectée : si on fait une chaise, il faut qu'il soit agréable de s'y assoir.
Combien de pièces composent aujourd'hui les collections des Manufactures nationales ?
Avec les Manufactures de Sèvres, nous sommes maintenant à plus de 500.000 pièces, faisant de notre collection l'une des plus importantes de France. Pour ce qui est du mobilier et des collections textiles seuls, en excluant la céramique ou la porcelaine, nous sommes à peu près à 150.000 pièces.

Exposition les Aliénés du Mobilier national © Maud Leprêtre
Il arrive que certaines de ces pièces soient déclassées. Comment cela se décide-t-il ?
C'est effectivement sur ce point que nous nous distinguons d'un musée, dont les collections sont inaliénables. Nous, nous avons la possibilité d'aliéner des pièces qui se trouvent dans les collections nationales. Si nous considérons généralement que toutes les pièces inscrites dans les inventaires du Mobilier national relèvent de la domanialité publique, certaines acquisitions ou fabrications, surtout celles réalisées au 19e siècle, étaient destinées à l'ameublement d'appartements de suite ou de fonction, pour des postes qui n'étaient pas imminents. Il s'agit donc de pièces de mobilier courant qui n'ont pas véritablement d'intérêt artistique ou historique, comme des commodes, des tables de toilette ou des bidets, et que nous sommes habilités à aliéner du domaine public.
A une période où l'on s'interroge sur le réemploi, sur les circuits courts, l'économie de moyens et d'énergie, j'ai souhaité que l'on réfléchisse autour du statut de ces pièces pour envisager une façon de les réenchanter ou de les réemployer. C'est ainsi qu'est né le programme des
"Aliénés" du Mobilier national, dans le cadre duquel nous invitons des jeunes créateurs, designers et artistes à s'emparer de ces pièces ordinaires avec fantaisie tout en conservant leur dimension fonctionnelle. Leur intervention ne doit pas être uniquement artistique, minimaliste, mais doit permettre de montrer d'autres métiers de savoir-faire. Le nom de la campagne est révélateur puisqu'il joue avec l'ambiguïté du mot aliéné : faire des choses un peu folles avec les meubles aliénés du Mobilier national.

Exposition Sèvres, une passion Rothschild © Pauline Assathiany
Quel bilan tirez-vous du récent rapprochement entre le Mobilier national et la Manufacture de Sèvres ?
C'est un bilan plutôt positif dans le sens où l'objectif de ce rapprochement était de pouvoir porter des politiques publiques qui n'étaient pas assumées avant, ni par la Manufacture de Sèvres, ni par le Mobilier national. Cela se traduit notamment par la création d'un centre de formation des apprentis pour les métiers devenus orphelins de formation, comme les céramistes, les porcelainiers, les liciers pour les tapisseries ou les savonniers pour les tapis. Nous commençons donc à établir de nouveaux référentiels d'enseignement dans ces filières qui sont en attente de personnel qualifié.
Nous avons aussi été en mesure de créer le laboratoire des pratiques durables, grâce à la mobilisation et au soutien de la fondation Bettencourt-Schuller, qui finance en grande partie le programme de recherches. Il vise à faire reconnaître et certifier des écomatériaux ou biomatériaux comme substituts à des polluants, tels les mordants qui permettent de fixer la couleur par exemple. C'est une véritable course contre la montre pour le secteur alors que la règlementation européenne commence à interdire, ou envisage d'interdire, l'emploi d'un certain nombre de matériaux et matières premières, comme le plomb ou le cobalt, notamment utilisé pour le bleu de Sèvres. L'objectif est de créer une matériauthèque écoresponsable pour les petits ateliers, les jeunes créateurs et designers.
Dans ce même mouvement, nous avons eu l'autorisation de réfléchir et d'engager les travaux préalables nécessaires à la restauration du musée de la Céramique de Sèvres, une question qui était restée en suspens depuis 25 ans. Sans oublier nos grandes expositions de tapis de la Savonnerie au Grand Palais et
Sèvres, une passion Rothschild, réalisées la même année. Une troisième est prévue en 2027 sur les grandes tapisseries du 17e siècle.
Je tiens à préciser que même si nous sommes des manufactures nationales, notre mission va au-delà des frontières et consiste à montrer et servir les savoir-faire partout à l'international. Nous avons dans ce but lancé une revue internationale, baptisée The Savoir-Faire, diffusée dans nos ambassades pour faire connaître nos métiers dans le monde. Nous continuons aussi à monter des expositions. La prochaine, sur la porcelaine, aura lieu à Shanghai à la fin de l'année et une autre sur la tapisserie est prévue à Mexico. Si elle est assez nouvelle car nous n'avions jusque-là pas les moyens, la dimension internationale est tout aussi importante pour nous que la territoriale.