Paris : restauration du cellier d'Ourscamp, vestige du XIIIe siècle

    Publié le 19 septembre 2022 par Corentin Patrigeon
    Cellier Ourscamp 01
    Cellier Ourscamp 01 © Paris historique
    En plein centre de Paris, la maison médiévale d'Ourscamp fait l'objet d'un chantier de restauration de son cellier datant du XIIIe siècle. Ces travaux discrets mais techniques mettent en valeur la diversité des opérations de réhabilitation patrimoniale mais aussi le rôle joué par les bénévoles et passionnés d'histoire. Reportage.
    L'hyper-centre de Paris, qui correspond aux quatre premiers arrondissements de la capitale, est connu pour son florilège de sites historiques, de monuments prestigieux, de larges avenues et de ruelles étroites. Au cœur du Marais, à deux pas de la cathédrale Notre-Dame, la maison médiévale d'Ourscamp fait l'objet d'un chantier de restauration symbolique. Édifié au XIIIe siècle, son cellier est le théâtre de travaux discrets mais techniques qui mettent en valeur la diversité des opérations de réhabilitation patrimoniale.
    Le projet consiste notamment à rénover les voûtes d'ogives, les murs et le sol de ce rare exemple de l'architecture médiévale parisienne. Son état d'origine lui sera restitué tout en intégrant les modifications apportées au cours des siècles. L'opération comprend également l'aménagement d'un escalier moderne, aux normes de sécurité actuelles. La Direction régionale des affaires culturelles (Drac) d'Île-de-France a autorisé les travaux en février 2019 ; un an plus tard, un appel au financement participatif a été lancé avec la Fondation du patrimoine, puis le cellier d'Ourscamp a été sélectionné par la Mission patrimoine en août 2020. Découvrez ce chantier en images.
    Paris : restauration du cellier d'Ourscamp, vestige du XIIIe siècle

    Un emplacement stratégique sur un axe commercial

    Cellier Ourscamp 02
    Cellier Ourscamp 02 © Paris historique
    Nos confrères de Batiactu se sont rendus sur place en cette rentrée 2022 pour faire le point sur l'avancement des travaux avec Grégory Chaumet, président de l'association Paris historique, fondée en 1963 et qui milite pour sauvegarder et mettre en valeur le patrimoine de la capitale. C'est donc par une leçon d'histoire que la visite a débuté : "La maison d'Ourscamp a été construite au milieu du XIIIe siècle par l'abbaye d'Ourscamp, située dans l'Oise. Au Moyen Âge, il est en effet très fréquent que les abbayes cisterciennes, qui arrivent très bien à être autonomes, se retrouvent avec une surproduction de denrées alimentaires", explique le responsable.
    "Elles décident donc de revendre leur surplus dans les cités, et s'installent dans des maisons de villes pour écouler sur les marchés urbains leur surproduction. A Paris, on a ainsi plusieurs maisons de ce type, majoritairement situées sur la rive droite, proches du quartier du Marais du fait de la proximité avec l'ancienne place de Grève et son port marchand, mais aussi du Forum des Halles, le cœur économique de Paris à cette époque."

    Classement en îlot insalubre

    Avec un tel enjeu commercial à s'implanter sur cet axe, le choix stratégique des moines est donc pour le moins logique. Ayant reçu une maison en donation à cet emplacement, ils reconstruisent une grande maison en pierre à un étage, dont le seul témoignage parvenu jusqu'à nous est son cellier médiéval, d'une superficie de 200 mètres carrés. "Ce qui est très rare sur Paris, car pour une grande maison en pierre comme celle-ci, il fallait un certain pouvoir financier", relève Grégory Chaumet.
    Au XVIe siècle, de nouveaux bâtiments sont édifiés. A ce moment-là, les propriétaires profitent de la qualité des fondations pour modifier le cellier, surélever (3 à 4 étages) et opérer une partition en trois lots du foncier, débouchant sur autant d'immeubles et de caves privatives - l'accès actuel date d'ailleurs de cette époque.
    Lors de la Révolution, les biens appartenant à l'Église et aux institutions religieuses sont vendus. Différents propriétaires se sont ensuite succédé au fil des siècles, louant les surfaces à des artisans ou commerçants. Mais le bâtiment s'est dégradé et a fini par être classé dans "l'îlot insalubre n°16", une zone urbaine qui devait être détruite.
    Un emplacement stratégique sur un axe commercial

    Deux poutres en béton précontraint

    Cellier Ourscamp 03
    Cellier Ourscamp 03 © Paris historique
    C'est alors que l'association Paris historique prend la relève. En 1963, Michel Raude fonde l'association de défense, de sauvegarde et de mise en valeur du Paris historique, parallèlement au Festival du Marais. Cet évènement voulait permettre aux Parisiens de redécouvrir leur patrimoine, en organisant des manifestations culturelles dans des espaces, lieux et bâtiments voués à l'abandon ou à la destruction. L'association se bat alors pour "l'îlot insalubre n°16", et particulièrement pour la maison d'Ourscamp. La Ville de Paris finit par lui céder le bail emphytéotique du bâtiment, mais à sa charge de le restaurer.

    Surcharge des superstructures

    Une fois les clés récupérées, l'association découvre que les sous-sols sont voûtés, style gothique. La cave était alors remblayée jusqu'aux chapiteaux, remplie de gravats. L'association décide de démonter les deux murs de refend qui coupaient en trois ce cellier pour retrouver le volume original. Dans les années 1980, un important travail de restauration est mené sur les façades, la charpente et la toiture - autant d'éléments classés. Mais la surcharge des superstructures a pesé sur les fondations, et les bénévoles s'inquiètent. Les équipes ont donc dû prendre en compte des mauvaises surprises qui sont apparues en cours de route.
    Une solution a été mise en œuvre : "Construire deux grandes poutres précontraintes en béton, qui courent d'une façade à l'autre, sur environ 15 mètres. Elles dépassent de la structure pour alléger le cellier de toute cette charge, ce qui fait que le cellier ne supporte plus que son propre poids à l'heure actuelle", poursuit le président de l'association. "Cela a permis de pérenniser ce patrimoine, mais les structures restent très dégradées : beaucoup d'ogives sont tombées, donc il faut sauver ce lieu. Mais pour cela, il faut un projet cohérent... et de l'argent."
    Deux poutres en béton précontraint

    Contre-temps et mauvaises surprises

    Cellier Ourscamp 04
    Cellier Ourscamp 04 © Paris historique
    Mission délicate pour une association comme Paris historique, qui n'a jamais eu une telle enveloppe, et pour laquelle les différents projets de restauration proposés n'ont jamais été très réalistes. Dans les années 2000, l'association, en tant que maître d'ouvrage, relance les architectes en chef des monuments historiques. En 2018, l'un d'entre eux, Thierry Algrin, reprend, en l'améliorant, le projet de l'un de ses prédécesseurs. L'objectif consiste maintenant à créer un nouvel accès au niveau du n°48 de la rue François Miron.
    Tandis que la totalité du voûtement sera restaurée, et l'escalier du XVIe démonté, l'idée est de créer une issue de secours pour pouvoir accueillir 49 personnes dans le cellier - contre 19 aujourd'hui. Tout un réaménagement sera aussi fait au rez-de-chaussée, avec quelques travaux électriques et de remise aux normes.

    Un béton bas-carbone pour le sol ?

    "Les travaux ont démarré il y a un peu plus d'un an, mais le Covid n'a pas aidé, et nous avons subi de plein fouet la crise des pénuries : nous n'avions plus de bois pour les étaiements", déplore Grégory Chaumet. Aujourd'hui, environ 60% de la voûte est étayée. Des relevés au scanner laser extrêmement précis ont en outre été nécessaires pour situer exactement les structures, les planchers, recalculer tout ce qui était initialement prévu.
    Le projet finalisé devrait bientôt arriver sur la table de l'association. "Nous avons également décidé que le sol serait en dur, éventuellement un béton bas-carbone, pour accueillir convenablement la cinquantaine de personnes, plus un système d'aération/soufflerie, indispensable par rapport aux normes de sécurité." Le revêtement d'origine était en terre battue, ce qui présentait l'intérêt d'absorber l'humidité. La circulation de l'air se faisait pour sa part par un système de soupiraux.
    Contre-temps et mauvaises surprises

    Trouver les financements

    Cellier Ourscamp 05
    Cellier Ourscamp 05 © Paris historique
    "Jusqu'ici, le chantier s'est fait par à-coups. C'est dans tous les vieux bâtiments, il y a toujours des surprises et ce ne sont jamais de bonnes surprises... Les choses avancent quand même, toujours pas assez rapidement à mon goût mais c'est comme ça, il faut savoir être patient. De toute façon, c'est là depuis le XIIIe siècle, donc on n'est plus à ça près", sourit le président de l'association.
    Reste la question des financements, toujours épineuse. Paris historique travaille avec la Fondation du patrimoine, qui leur a trouvé un mécène généreux (360.000 euros) en l'entreprise Gecina, et a lancé en complément un appel à budget participatif qui a très bien fonctionné, malgré le Covid.

    Un Loto du patrimoine bienvenu

    "On a eu la chance de bénéficier du Loto du patrimoine, qui nous a rapporté 160.000 euros. Le projet était initialement chiffré à 1,4 million d'euros, mais nous sommes déjà rendus à 2 millions, minimum", note Grégory Chaumet. Étant donné que le cellier est monument historique, la Drac soutient de 40 à 60% les différentes phases du chantier : l'étaiement (phase 1), l'installation de l'escalier et la rénovation de la voûte (phase 2), et les aménagements (phase 3).
    "C'est aussi à nous de prouver qu'on avance dans le chantier, et je pense que les donateurs et mécènes seront prêts à nous aider davantage", assure le dirigeant, qui précise qu'un autre appel au financement participatif sera lancé pour les travaux de l'escalier. En attendant, l'entreprise Louis Geneste, spécialisée dans la restauration de bâtiments historiques, mobilise 2 à 4 tailleurs de pierres - "le cœur de métier et le cœur du projet" - dans le cellier.
    Un ferronnier se chargera du futur escalier en colimaçon, en fer forgé et avec des marches en verre, et une entreprise générale s'occupera des aménagements. "Si tout va bien et que l'association a l'argent, les travaux devraient durer moins de deux ans", espère Grégory Chaumet.
    Trouver les financements

    Le calcaire en force

    Cellier Ourscamp 06
    Cellier Ourscamp 06 © Paris historique
    Plusieurs difficultés sont toutefois à prendre en compte. Du fait que les travaux ont lieu en sous-sol, une machine d'extraction des poussières tourne pendant que les tailleurs de pierres redonnent une seconde jeunesse au voûtement. De plus, les ouvriers ne peuvent compter que sur un seul accès, pas évident à utiliser et plus aux normes.
    Un ancien monte-charges est de nouveau utilisé avec un treuil pour évacuer les déblais, pendant qu'un ballet chronométré de camions a lieu à la surface : "Les camions viennent, chargent et repartent. C'est compliqué dans le quartier car il n'y a pas beaucoup de place, ce sont des petites rues... L'entreprise est obligée de déterminer un jour précis et une heure précise pour venir chercher les déblais."

    Le même approvisionnement que Notre-Dame

    Au niveau des matériaux, la pierre conservera évidemment une place de choix. A l'origine, du calcaire acétique provenant probablement de la Bièvre, des carrières de l'actuel XIIIe arrondissement ou de celles d'Ivry a été utilisé. Trois types de calcaire différents ont ainsi trouvé leur place dans la composition du cellier : "Du lambourde, pour des pierres assez légères utilisées plutôt pour les voûtins ; du liais franc, plutôt pour les fondations et les bases, très costaud et très dense donc c'est lui le matériau porteur ; et du calcaire commun pour les piles et les arcs en ogives", détaille Grégory Chaumet. Qui ajoute : "On s'approvisionne à la carrière de la Croix-Huyart, dans l'Oise, la même qui alimente le chantier de Notre-Dame". Pas sûr que le cellier d'Ourscamp soit prioritaire face à la cathédrale...
    Le calcaire en force

    Le patrimoine, un cercle vertueux

    Cellier Ourscamp 07
    Cellier Ourscamp 07 © Paris historique
    Tout est donc calé, il ne reste plus qu'à trouver les financements restants et à laisser le chantier suivre son cours. "Nous avons déjà de quoi faire les deux premières phases. Les autres phases ne sont pas financées pour l'instant." Le projet a comme finalité l'organisation d'évènements dans un cellier rénové, la mise en place d'un lieu d'exposition et de vie de l'association... "On peut imaginer plein de choses. Avant la restauration, un certain nombre de tournages de documentaires historiques ont eu lieu ici. Le cellier a toujours été accessible au public, comme le reste de la maison d'ailleurs", confie Grégory Chaumet.
    Une occasion comme une autre de découvrir l'héritage de la France. Pour le président de l'association Paris historique, les questions tournant autour du patrimoine relèvent non seulement de la politique, mais aussi de l'éducation. "Dès l'école, on devrait avoir des cours d'histoire de l'art, de l'architecture - c'est le cas en Italie, où les habitants sont sensibles à ces questions. Tout cela s'apprend, ce n'est pas inné."

    Sensibiliser

    Sensibiliser les gens à ce qu'ils voient autour d'eux, dans leur environnement quotidien, serait donc une première étape. Sachant que c'est ensuite tout un cercle vertueux qui s'enclenche : "En France, on a un patrimoine extraordinaire, on a les entreprises qui savent faire, on sait que ça va attirer des touristes, on sait que ça va avoir un impact économique", insiste Grégory Chaumet. Stéphane Bern ne dira pas le contraire.
    Le patrimoine, un cercle vertueux
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