PORTRAIT. De ses luminaires à la salle des pas perdus du tribunal de Créteil, Pierre Guariche est l'une des figures du design français de l'après-guerre, renouvelant aussi bien le mobilier que l'architecture intérieure. A l'occasion du centenaire de sa naissance, la Cité du design de Saint-Étienne lui consacre une exposition, du 4 décembre 2026 au 2 mai 2027. Son commissaire, Lionel Blaisse, revient avec nous sur le parcours de celui qui fut "un éclaireur de la modernité".
Dans la presse des années 50, on les surnomme "
les jeunes loups". L'expression désigne cette nouvelle génération de créateurs dont fait partie Pierre Guariche, aux côtés de Pierre Paulin ou de Michel Mortier.
Dans une France en pleine reconstruction, ces designers révolutionnent le mobilier. Ils l'adaptent à des logements plus étroits, pensent sa conception pour la production en série et le rendent plus fonctionnel, mieux adapté aux nouveaux modes de vie.
Très tôt, Pierre Guariche imagine des meubles et des luminaires modulaires conçus pour l'industrie alors que les fabricants travaillent encore largement de façon artisanale. Formé au sein de la première promotion d'architectes d'intérieur des Arts Décoratifs en 1949, il élargit progressivement son champ d'action et accompagne les grandes transformations d'après-guerre. "
La qualité de son dessin, sa recherche d'innovation et son travail sur la démocratisation du mobilier sont absolument extraordinaires. Guariche va ouvrir de nombreuses portes", résume Lionel Blaisse, commissaire de l'exposition présentée en cette fin d'année à la Cité du Design de Saint-Étienne.

Stand Ateliers Pierre Disderot au salon des arts Ménager de 1955 © Archives Pierre Guariche
Mobilier et luminaires, l'esthétique fonctionnelle
Dans les années 50, Pierre Guariche fait du luminaire l'un de ses principaux terrains d'expérimentation : il en dessine près d'une soixantaine en dix ans. L'innovation est aussi bien esthétique que technique. Pour rendre les luminaires orientables, il développe des systèmes de balancier, de bras articulés ou encore de contrepoids. Il travaille aussi à adoucir et mieux diffuser la lumière. "
On ne voit jamais la source lumineuse chez Guariche. Elle est toujours masquée par un abat-jour ou une coque", explique Lionel Blaisse.

Ensemble Prefacto édité par Airborne © Archives Pierre Guariche
Le designer fait preuve de la même volonté d'innovation dans son mobilier. Dès 1949, Guariche conçoit la série Prefacto, reposant sur des tubes à emboîter. Il décline le principe en chaise, fauteuil, table basse ou encore en bibliothèque. Pour Lionel Blaisse, "
c'est de l'Ikea avant Ikea !"
"
Quelques années plus tard, il monte l'un des premiers collectifs de designers en France", poursuit le commissaire d'exposition. "
Aux côtés de Michel Mortier et de Joseph-André Motte, qu'il a rencontrés lors de sa formation chez Gascoin, il fonde l'ARP pour Atelier de Recherches Plastiques." La collaboration est fructueuse : assises, mobilier, système mural de rangement… Leur mobilier modulaire commercialisé par Minvielle est un succès commercial. L'ARP est dissoute en 1957, à mesure que chacun des membres voit sa carrière personnelle prendre de l'ampleur. Chez Pierre Guariche, l'architecture intérieure va progressivement prendre le pas sur le design d'objets.

Chapelle, La Plagne Centre © Archives Pierre Guariche
La Plagne : Guariche dessine jusqu'aux télécabines
"
Guariche va arrêter de concevoir des luminaires quand il développe son métier d'architecte d'intérieur et surtout, il comprend que le luminaire doit être de plus en plus intégré", explique Lionel Blaisse. Faux plafonds éclairés, bibliothèques et rangements, les objets se fondent progressivement dans l'architecture. Pierre Guariche fera partie des précurseurs du nouveau métier d'architecte d'intérieur et pousse toujours plus loin sa réflexion sur la fonctionnalité du mobilier.
Lorsqu'il rejoint le projet de la Plagne au début des années 60, il a notamment déjà aménagé l'appartement-témoin d'un immeuble à Firminy. C'est un nouveau défi qui l'attend dans la toute nouvelle station savoyarde. La Plagne a été créée pour relancer l'économie locale, elle est pensée pour accueillir de nombreux vacanciers dans des ensembles collectifs. En collaboration avec l'architecte Michel Bezançon, Guariche conçoit des studios pour quatre personnes dans seulement 25 m². Il dessine un mobilier intégré et cherche à exploiter chaque mètre carré.
Dans cette station, tout est à inventer : les circulations, les commerces, les services… "
Guariche intervient dans les galeries commerciales, les restaurants et même dans la chapelle. Il débroussaille beaucoup de choses et va jusqu'à dessiner les télécabines et leurs pylônes", rapporte Lionel Blaisse. La Plagne préfigure alors les stations dites de "
troisième génération", qui se développeront par la suite avec le Plan Neige lancé par l'État en 1963.

Citée administrative de l'Essonne, résidence privée du Préfet © Archives Pierre Guariche
Guariche et les villes nouvelles
Les Trente Glorieuses sont aussi celles des grandes commandes publiques, des villes nouvelles et du redécoupage administratif de la région parisienne. Il faut construire de nouveaux équipements, des préfectures, des tribunaux… Guariche sera aussi sur ce front.
A Évry, il aménage la salle du Conseil général de l'Essonne ainsi que les appartements privés du Préfet. Le bureau de ce dernier et ses assises font même l'objet d'une commande auprès du Mobilier national. Un projet particulièrement haut de gamme dans lequel Guariche intègre des pièces d'autres designers : Eero Saarinen, Castiglioni… "
Il ne cherche pas à tout dessiner, il n'y a pas d'égo dans son travail", souligne Lionel Blaisse.
A Créteil, quelques années plus tard, Guariche signe une large partie de l'aménagement intérieur du tribunal. Dans l'imposante salle des pas perdus, il donne une fonction aux éléments structurels en transformant les socles des poteaux de béton en sièges.

Pierre Guariche dans son studio Athéna Port à Bandol © Archives Pierre Guariche
Dans les coulisses de la modernité
L'important fonds documentaire conservé par ses ayants droit permet aujourd'hui de mieux comprendre la manière dont Guariche travaillait. Plans, photographies, notes ou encore articles de presse seront exposés à Saint-Étienne aux côtés de pièces originales. Certains éléments de mobilier seront même présentés démontés afin de révéler les choix techniques qui se jouent derrière l'apparente simplicité.
Les pièces iconiques rééditées aujourd'hui par Cinna et Sammode auront aussi toute leur place dans le parcours. Leurs lignes, toujours très actuelles, permettent par ailleurs d'aborder un autre enjeu : comment respecter un dessin conçu il y a plusieurs décennies tout en l'adaptant aux techniques et normes d'aujourd'hui ?
Cent ans après sa naissance, Guariche reste moins connu que nombre de ses contemporains... Il est temps de redécouvrir cet éclaireur qui a accompagné pendant plusieurs décennies les profondes transformations de la société française.
"Pierre Guariche, un éclaireur de la modernité"
Exposition du 4 décembre 2026 au 2 mai 2027 à la Cité du Design de Saint-Étienne
https://www.citedudesign.com/
Pierre Guariche en cinq projets

Lampadaire double-balancier G23, édité par Disderot Collection © Jean-Marc Villiers
Pierre Guariche dessine près d'une soixantaine de luminaires entre 1949 et 1959, dont la plupart sont édités par Disderot. Pour adapter l'objet aux usages et aux logements de l'après-guerre, il développe des systèmes mobiles. C'est le cas du lampadaire G23, aussi appelé 'Double-balancier'. Un premier abat-jour dirige la lumière vers le plafond tandis que l'autre permet d'orienter la lumière, près d'un fauteuil par exemple. La position s'ajuste grâce à un jeu d'articulation et de contrepoids.

La salle de spectacle de la Maison de la Culture et son foyer © Archives Pierre Guariche
A Firminy, près de Saint-Étienne, Pierre Guariche intervient sur le vaste projet de modernisation porté par le maire Eugène Claudius-Petit. En 1956, il conçoit l'appartement-témoin du premier des nouveaux immeubles d'habitation puis réalise quelques années plus tard les espaces d'accueil de l'hôpital civil. Quand Le Corbusier meurt en 1965, Claudius-Petit fait appel à Guariche pour aménager la Maison de la Culture, tout juste achevée. Il va dessiner le mobilier de l'auditorium, le foyer, les bureaux et même les coiffeuses dans les loges.

Studio Le France, La Plagne Centre © Archives Pierre Guariche
Au début des années 1960, le développement du tourisme d'hiver impose de loger les vacanciers dans de petites surfaces. Première station française de haute montagne, La Plagne sera un vrai laboratoire. Aux côtés de l'architecte Michel Bezançon, Pierre Guariche conçoit le mobilier de studios d'environ 25 m² pour quatre personnes où tout est pensé pour optimiser l'espace. Le mobilier sera industrialisé puis repris dans d'autres programmes, y compris dans des projets auxquels Guariche ne participe pas.

Vallée blanche © Hucher
Dessinée alors que Pierre Guariche travaille à La Plagne, la chaise longue Vallée Blanche paraît d'une grande simplicité. Elle témoigne pourtant d'une certaine ingéniosité dans la conception. Son piètement métallique sans soudure est obtenu par pliage et sa housse est conçue sans couture. Produite à très peu d'exemplaires par Les Huchers-Minvielle, probablement une dizaine, elle figure aujourd'hui dans les collections du Centre Pompidou et a été rééditée par Cinna.

Salle des pas perdus du tribunal de Créteil © Francis Dalsace
Dans ce bâtiment brutaliste conçu par Daniel Badani et Pierre Roux-Dorlut, Pierre Guariche se charge d'une large partie des aménagements intérieurs. Dans l'impressionnante salle des pas perdus, il tire parti des poteaux en béton qui rythment l'espace et transforme leur socle en sièges intégrés. Guariche intervient également dans les salles d'audience, la cafétéria et les bureaux dont il dessine une partie du mobilier. Le bâtiment a servi de décor au film 'L'inconnu dans la maison' avec Jean-Paul Belmondo en 1992 ainsi qu'au long-métrage d'Yvan Attal en 2020, "Les Choses Humaines".