"
J'ai passé ma vie à faire sauter des frontières et à être indiscipliné." La phrase résume à elle seule l'univers de Jean-Charles de Castelbajac. Alors qu'il signe une nouvelle banquette et un guéridon pour Fermob et imagine les décors de Noël des Galeries Lafayette, le créateur poursuit un parcours où mode, design, art et architecture ne cessent de dialoguer. Entre savoir-faire, détournements et poésie du quotidien, il revient sur Maison à part sur sa passion pour la maison et le design, où l'objet est vu comme l'acteur de la vie quotidienne.

Préparation du Noël des Galeries Lafayette © Anaëlle Rabé
Après toutes ces années et ces nombreuses collaborations, qu'est-ce qui vous donne encore envie de passer de la mode au design et de croiser ainsi les disciplines ?
Je crois que j'ai été l'un des premiers créateurs de mode qui a fait de la maison. J'ai eu très tôt cette passion pour le design et l'architecture. Il me semblait évident de compléter tout ce que je faisais en mode par cet univers.
Par ailleurs, j'utilisais souvent des matières qui étaient destinées à la maison pour faire des vêtements, comme des couvertures, de la toile de Jouy ou encore des rideaux de douche. Une sorte de transversalité s'est donc mise en place. Quand mes ateliers étaient à Limoges, j'ai tout de suite fait de la porcelaine avec l'Ancienne Manufacture Royale et plus récemment avec la Manufacture des Émaux de Longwy.
J'ai pris beaucoup de plaisir à détourner des choses pour les mettre dans d'autres situations. J'ai fait des canapés avec des nounours et j'ai recouvert des meubles du 18e avec du tissu camouflage, en autres. Je trouvais qu'il y avait quelque chose de puissant et d'iconoclaste à déverrouiller dans la maison et j'ai développé mon univers de manière protéiforme.

Collaboration avec les Emaux de Longwy © Philippe Garcia
Vous dites que les meubles sont comme des acteurs sur la scène de la vie. Lorsque vous imaginez un objet, le pensez-vous d'abord comme un élément fonctionnel ou comme un véritable personnage ?
Bien sûr, c'est une grande scénographie. La première chose qui m'inspire, c'est l'histoire du meuble ou de l'objet. Pour Gien, par exemple, je replonge dans l'histoire de la faïencerie et j'en extrait le bleu, son essence même. C'est de cette manière que je fais la connexion avec l'authenticité. Il faut que dans mon geste créatif se retrouve le fantôme de l'authenticité, ce lien invisible qui le lie au savoir-faire séculaire.
Ensuite, j'interviens avec mon univers, qui est très vaste. Il se compose de choses iconiques et légendaires, comme une gamme de couleurs primaires, des tissus avec des imprimés intemporels, tels le camouflage ou la toile de Jouy, mes dessins, mon art. Actuellement, je suis dans une période extraordinaire car je n'ai jamais eu une telle vivacité créative et un tel savoir-faire. J'ai acquis une maturité de soixante ans de pratique tout en conservant la curiosité de mes vingt ans. J'allie des choses très antinomiques, qui peuvent venir de l'électro, du hip-hop, du Moyen Âge ou de la littérature.

Collaborations avec Gien et Leblon Delienne © Jean-Charles de Castelbajac
C'est ma force. Je suis un aimant, au sens propre et au sens figuré du terme. Les particules, souvent de choses en voie de disparition, viennent à moi et me disent : "
Ne m'oublie pas, parle de moi, garde-moi en vie, remet-moi dans la lumière." Et de ces particules, je fais une matière, qui n'est pas une matière grise.
J'ai été qualifié de touche-à-tout, parfois même, dans les grands jours, de touche-à-tout de génie. Mais en réalité, il ne s'agit pas de cela, c'est simplement que tout m'interpelle. Je pense qu'aujourd'hui, le rôle d'un artiste, d'un designer ou d'un couturier va bien au-delà de créer, il doit rassembler, propager des choses qui unissent les êtres. Et ça, c'est le plus beau rôle.
C'est ce que j'ai découvert quand j'ai habillé le pape en 1997. Mon exposition de Toulouse l'a confirmé car elle a rassemblé 150,000 visiteurs parmi lesquels se trouvaient aussi bien des passionnés de liturgie que des fans de Lady Gaga, ou d'autres qui pensent que je gagne ma vie en dessinant des anges dans la rue.

Présentation de la banquette « Confidence pour Confidence », dessinée pour Fermob - © Anaëlle Rabé
Je vois le design dans un œuf, dans l'organigramme d'une mandarine, la manière dont est dessiné le packaging, l'écorce, la subdivision des tranches. Cette perfection-là est la plus belle source d'inspiration, celle de la nature et du divin. J'insuffle de la poésie dans le quotidien.
Quand j'ai commencé ma carrière, je réalisais des vêtements très rugueux, qui protégeaient. J'étais dans des matières très pauvres car je faisais des vêtements dans des couvertures ou avec des serpillières. Dans les années 1970, je devais parler d'écologie, aujourd'hui, je dois parler de douceur, d'empathie, de gentillesse, de beauté.
Donc, le designer, il est là pour apporter encore quelque chose : de l'ordre, de l'harmonie entre l'être, le vécu et l'écologie.

Fauteuil Airborne et chaise Ange pour Fermob © Francis Amiand et Charles Seguy
Où se trouve la frontière entre l'art et le design ?
J'ai passé ma vie à faire sauter des frontières et à être indiscipliné. Pour moi, il n'y en a jamais eu. J'ai toujours aimé les designers comme Ettore Sottsass, Gaetano Pesce et Hans Hollein, parce qu'il y avait cette dimension ludique, poétique et puissante dans leurs objets.
Y a-t-il encore une création que vous rêvez de réaliser, un projet que vous n'avez pas encore eu l'occasion d'imaginer ?
Mon projet maintenant est de travailler avec des designers émergents ou des artistes légendaires.
Il y a une notion de transmission et d'alliance. Dans la transmission, il y a la mission. Et je crois que la plus belle chose qui peut m'arriver, si j'accomplis mon rêve, est que ma création me survive. Pas pour ma gloire, mais comme exemple.

Présentation du Noël des Galeries Lafayette © Anaëlle Rabé
Là, je viens d'accomplir une prouesse : j'ai fait toutes les Galeries Lafayette pour Noël. Cela représente un total de quatorze vitrines animées en façade et plus de vingt collaborations avec des marques. J'ai mis l'intelligence artificielle en vacances. J'ai tout réalisé en collage, en découpant du carton et du feutre, pour avoir une matière recyclable et vivante. Ce qui est incroyable, c'est que les ateliers ont réussi à transformer mon geste artistique et mon travail de craft dans la réalisation. J'ai voulu réaliser le Noël que je n'avais jamais eu durant mon enfance.
Jean-Charles de Castelbajac : « J'ai passé ma vie à être indiscipliné. »