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Tryphon, ce nom m'a attrapée avec ces hampes qui montent et descendent, avec ce Y, ce P, ce H assemblés si harmonieusement." Il évoque aussi pour elle le prénom du professeur Tournesol de Tintin, en qui elle se reconnaît "
pour son côté un peu farfelu et dans la lune et parce qu'il est un peu dur de la feuille", plaisante-t-elle. Issue d'une famille d'antiquaires, elle a d'abord donné un coup de main à sa sœur, qui tient une boutique d'antiquités dans le Perche, en bricolant des abat-jours pour ses lampes anciennes. "
C'était pour dépanner, mais j'y ai pris goût, je suis tombée dedans par accident", s'étonne-t-elle encore.
Après des études de design à l'ENSI, abandonnées par goût d'une création plus tactile et artisanale que cette formation industrielle, elle a enchaîné divers boulots avant de se lancer. Le tournant décisif ? L'occasion d'occuper un local parisien avec le soutien de la Ville, pour dynamiser le quartier. Depuis plus de six ans au 104 rue du Faubourg Saint-Denis, elle a investi cet atelier-boutique avec ses outils, son imagination débordante et son univers. "
Je n'ai pas vraiment décoré, j'ai apporté mes affaires de ma chambre de bonne et ma sœur m'a donné la fausse cheminée qui est l'âme du lieu ; au départ c'était une aventure légère, juste pour voir, et cela s'est pérennisé !", se réjouit-elle.

Écrans en papier marbré à la cuve © Charlotte Lecarpentier
Le savoir-faire
Du mardi au samedi, l'atelier-boutique accueille particuliers, décorateurs ou marques venus chercher de quoi éclairer une table de chevet, une entrée ou un salon. On vient aussi directement pour un modèle prêt à emporter.
"Deux tiers de mon travail, c'est du sur-mesure ; le reste, des ventes impulsives", partage-t-elle.
Charlotte est une artisane autodidacte et instinctive, passée maître au fil de dix ans d'expérience dans l'art de concevoir abat-jour, appliques, écrans (des demi-abat-jour) et suspensions entièrement à la main, en s'adaptant à tous les intérieurs et envies. "
Je ne fais pas de très grands modèles, car sur ma table de deux mètres je ne peux pas tenir un trop grand abat-jour déplié", explique-t-elle.
Protégée par un claustra en cases en carton de chez Muji où elle expose ses œuvres, elle travaille au cœur de son atelier-boutique. "
Je ne veux pas gêner les gens en travaillant juste derrière la vitrine. Ils pourraient ne pas oser entrer en pensant me déranger en plein travail."
Puisant dans un univers de matériaux simples mais qui parlent à son cœur, elle façonne des pièces uniques aptes à transformer une grande palette d'espaces au quotidien, guidée par son flair pour les textures. "
Mon style, ce sont des formes simples et épurées avec une touche de rétro dans les finitions", partage-t-elle.

Un écran peint à l'encre de Chine en cours de fabrication © Charlotte Lecarpentier
La matière et les gestes
Sur la structure en métal cuivré qu'elle fait fabriquer par les Établissements Carré près de Chartres, tout commence par le choix d'une matière "
souvent colorée, brute et mate", précise-t-elle. Elle aime les ouates, la rabane (tissage de raphia), les tissus wax vibrants venus d'Afrique, les papiers marbrés à la cuve provenant du monde de la reliure au joli effet minéral, ou d'autres papiers dominotés qu'elle achète à Thomas Brown, à Strasbourg, ressemblant à du tweed. L'hiver, elle réchauffe les lieux avec des textiles de saison, des tartans écossais chaleureux ou du prince de Galles. Elle s'amuse aussi avec des supports originaux, tels que des sacs plastiques Tati en polypropylène diffusant une lueur précieuse, des fils de coton recyclés tendus sur la carcasse pour des jeux d'ombres, ou même des cartes routières des années 1950-1960 qu'elle chine avec minutie.
Ses gestes sont manuels et précis : ciseaux pour découper le gabarit, compas pour tracer des formes parfaites, pinces à linge pour maintenir en place polyphane ou réflecteur sur la structure en métal cuivré, et un fer à repasser (qu'elle évite autant que possible) pour lisser les textiles ou les cartes routières, ensuite encollées par-dessus. "
Il y a deux techniques pour fabriquer un abat-jour : soit le contrecollage, la technique que je pratique, soit la couture. Je fais tout à la main, sans machine : patronage, collage sur polyphane pour diffuser la lumière ou sur réflecteur doré pour la réfléchir verticalement. Les finitions sont exigeantes ; récemment, une coupure au doigt m'a rappelé combien le corps est au cœur du processus !", rappelle-t-elle.

Abat-jour avec fils de coton recyclé © Charlotte Lecarpentier
Les réalisations
Toujours dans une quête de simplicité raffinée, Charlotte aime sans cesse créer. Parmi ses créations phares, les suspensions en forme de toupie, réalisées avec des fils de coton recyclé tendus sur une structure légère, projettent des motifs d'ombres dynamiques sur les murs, comme des auréoles vivantes. Une collaboration avec la CSAO a donné naissance à une collection en tissus wax confectionnée par des femmes en Afrique de l'Ouest, imprégnée d'histoires humaines et de couleurs intenses. Elle excelle aussi dans des pièces peintes à l'encre, comme des soleils abstraits en vert et noir, ou des créations aspergées de taches d'encre Sennelier évoquant un terrazzo lumineux une fois allumées. Elle aime également peindre le papier parchemin et l'orner de biais dépareillés : "
une teinte en haut de l'abat-jour, une autre en bas." Enfin, elle réalise des abat-jours miniatures, des pince-lames à clipser directement sur les ampoules, pour espaces exigus. "
Ce sont des étudiants qui habitent en chambre de bonne qui viennent me les acheter", sourit-elle en se rappelant ses premières années perchées sous les toits. "
J'ai très peu de stock ; tout ce qui est dans la boutique est à vendre. Je fais de toutes petites séries, car les gens aiment que ce soit des pièces uniques, pour que ça colle vraiment à la personne et à son intérieur."

L'atelier-boutique avec la fausse cheminée et ses étagères chargées d'abat-jour © Charlotte Lecarpentier
L'atelier au quotidien
L'atelier-boutique de Charlotte est un cocon animé, mêlant fabrication, créations exposées, accueil et échanges spontanés. "
Il y a des fauteuils dans la boutique et maintenant on me connaît dans le quartier. Des gens de tous âges poussent la porte, même des étudiants ou des personnes âgées. Ils passent un moment, on discute, ils repartent parfois avec un nouvel abat-jour." Ouvert du mardi au samedi, son rythme alterne entre confection, conseils personnalisés et adaptations. "
La plupart du temps, les gens viennent avec leurs idées. Ils amènent le pied de lampe, des photos de leur déco ou la couleur de leurs murs. Je les conseille sur la taille nécessaire, car il y a des règles de proportion entre un pied et un abat-jour, et également sur la fonction de la lumière : on aura un résultat tout à fait différent si l'on veut une lampe pour décorer ou pour lire. Je leur explique par exemple qu'un abat-jour coloré comme un wax correspond à une lampe d'ambiance davantage qu'à un éclairage de lecture. On choisit le format, la matière, on mesure : c'est très artisanal et c'est ce qui me plaît." Charlotte aime également voir les gens se prendre au jeu du sur-mesure : "
Au départ ils n'osent pas, et je les vois prendre confiance et oser choisir. Je guide sans imposer, jusqu'à ce que ça matche vraiment."

Abat-jours en papier marbré à la cuve © Matthieu Gauchet
Défis et projets
Comme toute entreprise en solo, Charlotte a ses défis : "
Rester ici à fabriquer dans Paris en gardant mes prix accessibles, c'est le principal ; je tiens bon pour animer le quartier, mais mon modèle économique n'est pas excessivement rentable", plaisante-t-elle. Face à des journées très chargées, elle rêverait d'embaucher pour se consacrer davantage à la création pure, et nourrit l'ambition de collaborations inédites, comme des luminaires pour hôtels. Elle conseille aux novices : "
Lancez-vous et restez authentique. N'essayez pas de plaire à tout le monde, suivez ce qui vous fait vibrer. Je n'ai jamais regardé ce que faisaient les autres, et j'ai été toute étonnée de voir que six ans après, je suis toujours là."
Le mot de la fin ? "
J'ai toujours fait ce que j'aimais sans me trahir, et aujourd'hui, voir les gens entrer et repartir avec le sourire, c'est ce qui illumine mes journées."
Charlotte Lecarpentier, Tryphon Paris, 104 rue du Faubourg Saint-Denis, 75010 Paris (tél. 06 63 08 80 52, abatjourtryphon@gmail.com), @tryphon_paris