Helena Amourdedieu, tapissière décoratrice

    Publié le 19 mai 2026 par Agnès Carpentier
    Portrait
    Portrait © Helena Amourdedieu
    PORTRAIT. Dans son atelier-boutique de la rue Charlot, dans le 3e arrondissement de Paris, Helena Amourdedieu a installé un univers blanc et épuré où chaque objet chiné, chaque pan de tissu et chaque tringle racontent quelque chose. Ici, on travaille les rideaux à plis, les banquettes rembourrées, les têtes de lit, les stores bateaux et les rideaux portières. Tout est fait à la main, sur mesure, avec des textiles soigneusement sourcés. Et derrière le métier de tapissière décoratrice se cache une femme à l'énergie contagieuse, spontanée et curieuse, qui a eu le courage, à deux reprises, de changer de vie.
    Helena Amourdedieu est anglaise. Elle arrive à Paris à 21 ans par amour, sans parler le français. Elle apprend la langue, trouve ses repères, et construit une première carrière solide : attachée de presse dans le monde de la décoration. A la tête de l'Agence Violette, elle travaille pendant plus de douze ans avec des architectes comme Camille Hermand ou Delordinaire. "J'étais toujours attirée par les textiles : les fenêtres, les banquettes, les stores... Quand j'organisais les shootings photos, ce sont eux qui aimantaient mes yeux", se remémore-t-elle.
    En 2019, encouragée par Camille Hermand elle-même, elle ose le grand saut : une reconversion complète comme tapissière décoratrice. Elle obtient un CAP, effectue des stages auprès de Sophie Masson (alias Sophie la Tapissière), au Mobilier national, chez Jean-Daniel Savoye à Vincennes. "Le temps d'apprentissage est ce qui a été le plus long. Et même maintenant, après six ans de pratique, j'ai l'impression d'apprendre chaque jour", estime-t-elle.
    Puis elle ouvre son atelier-boutique en plein Covid, profitant d'un local disponible à un loyer accessible. "Je ne m'attendais pas à avoir une boutique. C'est une chance que j'ai saisie !" L'atelier reçoit sur rendez-vous, mais Helena est réactive : "Si quelqu'un m'envoie un message, je viens."
    Rideaux sur mesure, tissu Petit Pont de @parislapresmidi
    Rideaux sur mesure, tissu Petit Pont de @parislapresmidi © Helena Amourdedieu
     

    Le savoir-faire

    Helena travaille autant pour les particuliers que pour les professionnels de l'ameublement. Elle est avant tout spécialisée dans les fenêtres (rideaux, voilages, stores-bateaux, rideaux-portières) et dans les assises : banquettes de cuisine ou de salle à manger, tabourets, poufs, têtes de lit rembourrées. Pour les pièces plus techniques comme les fauteuils et canapés, elle s'appuie sur un tapissier partenaire.
    Son processus est rigoureux. Pour les rideaux, tout commence par une visite chez le client : "Les particuliers ont besoin de plus d'aide sur le choix du textile. On regarde la pièce ensemble, puis on revient ici pour sélectionner le tissu." raconte-t-elle. Suit un travail de conseil technique pointu : choix de la tête (plis, wave, sans pli), du doublage, de l'occultation, et surtout de la tringlerie : un univers en soi. "On ne peut pas faire des rideaux sans savoir où on va les poser. Il y a beaucoup de questions à évoquer : la place disponible entre la fenêtre et le plafond, le type d'anneau, rail ou tringle classique. Même les architectes ont besoin de conseils là-dessus."
    Pour les têtes de lit, la fabrication mobilise plusieurs matériaux : une planche de médium, une couche de mousse, un travail de buse pour arrondir les formes, la ouate, puis le tissu. "Au début, je faisais le support moi-même. Maintenant, je fais appel à un menuisier", explique Helena.
    Coussins sur mesure avec Studio Dallas. Tissu : @osborneandlittle
    Coussins sur mesure avec Studio Dallas. Tissu : @osborneandlittle © Helena Amourdedieu
     

    A l'atelier

    24 rue Charlot, l'espace d'Helena est à la fois atelier de fabrication, boutique de textiles et petite galerie d'objets chinés. Sa grande table de travail trône au centre, visible depuis la vitrine. "L'idée était que les gens me voient travailler", explique-t-elle.
    Elle travaille souvent sur deux machines fétiches : la Juki, utilisée au quotidien pour les voilages, et la Pfaff, une machine à triple entraînement pour le cuir et les matières très épaisses. Pour couper des lanières de cuir destinées au tressage des assises, elle utilise un outil de la marque Ivan, déniché dans une boutique de cuir près de République - un instrument simple et redoutablement efficace dont elle avoue ne pas connaître le nom exact. "Je ne connais pas toujours les noms de mes outils en français", rosit-elle.
    Banquette sur mesure. avec @m.salini_interieurs
    Banquette sur mesure. avec @m.salini_interieurs © Helena Amourdedieu
     
    A l'étage, des pans de tissu sont classés par familles : voilages, tissus d'ameublement, matières techniques non-feu pour les projets hôteliers. Ses tissus, elle en a fait une véritable force : son sourcing est large, exigeant et résolument international. Nobilis, Elitis, Casamance, Antoinette Poisson, Pinton côté français ; Christopher Farr, Designers Guild, Barbara Osorio Fabrics côté anglophone et portugais ; Rapture & Wright pour des références plus confidentielles et bien d'autres encore. "Je suis très sensible aux motifs. J'aime chercher des choses un peu différentes", partage-t-elle. Et quand une matière ne convient pas techniquement, elle sait donner des conseils car "chaque technique nécessite une matière différente".
    Pouf rectangulaire - tissu Nobilis
    Pouf rectangulaire - tissu Nobilis © Helena Amourdedieu
     

    Les réalisations et la boutique

    Dans la boutique, des pièces réalisées par Helena se détachent sur fond blanc, accompagnées des photos de ses projets livrés. Le grand pouf Cluny, dont elle a entièrement refait l'assise dans un tissu fleuri Aubusson de Nobilis, égaye la vitrine. Mais elle ne se séparera jamais d'un petit tabouret bas victorien de style prie-Dieu qu'elle a habillé d'un tissu Milliet aux motifs végétaux bouton d'or sur fond crème et rouge et laqué en bleu le pied fleuri de roses. Il trône à l'étage comme une pièce de collection. "Mon oncle Norman travaillait en Angleterre dans l'équivalent d'une Emmaüs. Il a trouvé le socle en métal dans un état horrible et je l'ai restauré", raconte-t-elle.
    Parmi les réalisations dont elle est la plus fière, elle évoque une tête de lit double recouverte de deux coloris de roses anglaises Designers Guild : l'une crème sur fond ivoire, l'autre blanche sur fond bleu-vert, les deux arches côte à côte comme un jardin romantique. Mais aussi des rideaux à tête wave aux plis parfaitement réguliers, tombant du plafond jusqu'au sol dans un lin couleur chanvre ; un rideau de porte en tissu anglais de Tibor Reich ; une banquette de salle à manger en tissu géométrique ocre et blanc signé Barbara Osorio Fabrics, coussin et dossier coordonnés ; des chaises en bois clair dont elle a retressé les assises en sangles de jute à la manière marocaine. "Ça, c'était top à faire !", apprécie-t-elle.
    En parallèle de son métier de tapissière, et des objets qu'elle fabrique pour son atelier, Helena a récemment développé un volet boutique et sourcing, avec une sélection soignée d'objets vintage de collection et d'antiquités. Céramiques des années 80 (Hafner, Thun, Bodo Mans…) y côtoient du mobilier des XIXe et XXe siècles, avec une préférence pour le bois tourné ou sculpté, velours, motifs floraux, tons profonds, pièces brutalistes ou néogothiques qui trahissent ses origines. "Chaque pièce est choisie pour sa singularité, sa forme et son caractère. Certaines sont retapissées à l'atelier, avec des étoffes adaptées à leur style. Je n'achète que ce que j'aime vraiment. Si ça ne se vend pas, je le garde", précise-t-elle.
    Tête de lit - tissu : Designers Guild
    Tête de lit - tissu : Designers Guild © Maude Artarit
     

    Les défis et la transmission

    Helena défend avec conviction la valeur de l'artisanat : "Quand on a investi dans une pièce, qu'on a choisi son tissu et qu'on l'a attendue, on y est beaucoup plus attaché. Et on en prend soin." Mais elle reconnaît la difficulté de faire de l'artisanat à Paris en restant compétitif. "On ne fait pas ce métier pour devenir millionnaire", plaisante-t-elle.
    Le problème majeur reste la méconnaissance du temps de fabrication. "Les gens sous-estiment énormément ce que ça représente. Même une paire de rideaux, c'est une à deux journées de travail. Et avant d'arriver là, il y a eu la rencontre client, le devis, la visite sur chantier, le conseil tissu, la commande, la livraison, la fabrication... Trois mois, c'est finalement très court."
    Rideau portière, projet sur mesure. Tissu @tiborreich
    Rideau portière, projet sur mesure. Tissu @tiborreich © Helena Amourdedieu
     
    Très attachée à la transmission du métier, Helena accueille des stagiaires deux à trois fois par an, souvent issus de l'École Boulle. Elle les rémunère et les fait participer à toutes les étapes - traçage des patrons, sourcing d'échantillons, utilisation de la surjeteuse - selon leur niveau. "J'aime beaucoup avoir l'énergie de quelqu'un de jeune dans l'atelier. Et ça m'aide vraiment." Dyslexique dans l'enfance, elle pense que cela fait d'elle une meilleure pédagogue : "On sait vraiment comment donner des outils pour apprendre."
    Son conseil aux jeunes qui veulent se lancer ? "Il faut se laisser le temps d'apprendre et de se tromper. Être bienveillant avec soi-même - c'est seulement comme ça qu'on progresse. Quand on a terminé quelque chose, on ne voit que ses erreurs. Les autres, eux, ne voient pas les mêmes choses que nous", rassure-t-elle.
    Tête de lit sur mesure avec @m.salini_interieurs
    Tête de lit sur mesure avec @m.salini_interieurs © Helena Amourdedieu
     

    Le mot de la fin

    Artiste ? Artisan ? Helena n'hésite pas longtemps. "Je suis très fière d'être artisan !" Une fierté qu'elle mesure à l'aune de sa vie d'avant : "J'aimais bien la communication, mais ce n'était pas la même chose. Pas la même fierté." Il y a dans cette reconversion quelque chose qui ressemble à un retour aux sources pour elle qui a grandi dans une famille d'artisans, un père qui travaillait le métal, une grand-mère couturière, et l'autre fleuriste. "J'avais ça dans l'ADN, quelque part", souffle-t-elle.
    Ce qu'elle aime par-dessus tout dans son métier, c'est cette liberté rare de choisir ses projets, de dire non, de travailler à son rythme. "On peut accepter un projet ou pas. J'ai beaucoup de flexibilité. Et j'aime être avec ma famille." Ce qui la frustre, en revanche, c'est de ne pas avoir assez de temps pour créer pour elle-même, hors commandes. "Ça me manque de ne pas pouvoir travailler davantage sur des pièces qui sont juste pour moi", confie-t-elle.
    Quant à l'avenir, Helena l'envisage avec la même curiosité tranquille qui a guidé toutes ses décisions. "Je ne sais pas si dans dix ans je ferai exactement la même chose. Ce métier a beaucoup de possibilités, et quand on est à son compte, on peut l'organiser à sa manière." Elle aime aussi beaucoup la photographie - non pas pour en faire un métier, mais pour continuer à apprendre. "A 60 ans, j'aimerais peut-être aller me former en photo artistique" ,avance-t-elle.
    Ce goût de l'apprentissage, cette capacité à tout recommencer sans s'en apercevoir - traverser la Manche par amour, traverser les métiers par passion - c'est peut-être ce qui définit le mieux Helena Amourdedieu. "J'ai toujours dit que je ne referais jamais le grand saut mais en fait, je l'ai refait, d'une autre manière. Et j'en suis ravie."
    Helena Amourdedieu, tapissière décoratrice
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