Loumi Le Floc'h : L'épluchure et le prodige

    Publié le 10 juin 2026 par Agnès Carpentier
    Loumi Le Floc'h et les épluchures d'aubergines
    Loumi Le Floc'h et les épluchures d'aubergines © Manon Testud
    INSOLITE. Elle a fait d'un déchet une matière précieuse, les "Precious Peels". Loumi Le Floc'h, 25 ans, designer matière installée à Bruxelles, transforme des épluchures d'aubergine en feuilles translucides, colorées et vibrantes qui tiennent à la fois du vitrail, de l'estampe et du textile. Une technique entièrement inédite, mise au point seule dans son atelier, que le monde du design, de l'architecture intérieure et de l'art contemporain commence à s'arracher de Hong Kong à Venise.
    Loumi Le Floc'h dans son atelier
    Loumi Le Floc'h dans son atelier © Manon Testud
     
    Il y a des matières qui s'imposent à vous. Pour Loumi Le Floc'h, ce fut la peau d'aubergine. Cette épluchure violette et lustrée que l'on jette sans y penser, si toutefois on l'épluche. Née non loin de Biarritz, avec un nom breton hérité de grands-parents toujours ancrés en Bretagne, elle grandit dans une famille baignée de créativité, son père évoluant dans les arts vivants. Très tôt, elle dessine, s'emballe pour la mode, puis réalise que ce qui la captive vraiment, c'est la matière elle-même. Après un lycée design et une année de prépa aux Beaux-Arts où elle se retrouve hésitante entre art et design, elle trouve sa voie : le design textile, "la rencontre entre les deux", qui lui permettra d'être à la fois designer, artisan et artiste. Quatre ans après son diplôme, depuis un an et demi dans son atelier des Ateliers de Zaventem, elle en vit enfin pleinement.
    La cuisine de l'atelier
    La cuisine de l'atelier © Manon Testud
     

    Le déclic

    Tout commence à La Cambre à Bruxelles, l'école nationale supérieure des arts visuels, sur un projet de diplôme consacré au vivant. Loumi Le Floc'h épluche des dizaines de fruits et légumes (pomme, banane, pomme de terre) en cherchant ce qu'elle peut en extraire. "J'ai commencé par des tout petits échantillons de 10 par 10 pour juste tester les résultats." Ce sont les pelures d'aubergine qui l'arrêtent net, par évidence chimique : les couleurs qu'elles produisent sont magiques, imprévisibles, intenses. Elle se concentre alors sur cette seule matière première et se diplôme avec ce travail. "J'aimais me spécialiser sur une seule même matière et en tirer une multitude de résultats."
    Trempage et coloration des épluchures d'aubergine
    Trempage et coloration des épluchures d'aubergine © Manon Testud
     

    Le savoir-faire

    Le savoir-faire de Loumi Le Floc'h est singulier en ce qu'il n'existait pas avant elle. "Je n'apprends pas mon savoir-faire, je le découvre." Chaque problème technique se résout par tâtonnement, par des heures de recherche. Elle convoque néanmoins des parentés : la marqueterie de paille, la broderie et ses microdétails, l'estampe japonaise avec ses traits millimétrés. "Je me rattache à ces savoir-faire parce que le mien n'existe pas, et j'ai vraiment cette volonté de faire en sorte qu'il soit compris par ceux qui s'intéressent aux métiers d'art." Son ambition : que la peau d'aubergine figure un jour sur la liste officielle des métiers d'art français, au même titre que le bois, la paille ou la perle.
    L'estampe japonaise : une source d'inspiration
    L'estampe japonaise : une source d'inspiration © Manon Testud
     

    La matière et les gestes

    Le point de départ est un déchet. Loumi récupère chaque jour les épluchures d'aubergines dans un restaurant libanais, O'Liban, le seul établissement de Bruxelles qui épluche les aubergines en quantité grâce à deux plats traditionnels, le Rahib et le Makali. Car pour une seule pièce de deux mètres sur deux mètres trente, il ne faut pas moins de 8.000 épluchures.
    Vient ensuite la transformation : cuisson puis grattage minutieux à la main de chaque épluchure pour en ôter la chair résiduelle. Des bains de trempage successifs confèrent à la fine peau noire une translucidité étonnante. Les couleurs naissent de réactions d'acidité : le jus de citron donne le rose, le sulfate de fer produit le bleu. Les épluchures, une fois colorées, sont juxtaposées au millimètre sur une bâche plastique et fusionnent en séchant, sans aucune colle. La matière se décolle alors facilement, légère et ondoyante comme un papier de soie. "On m'a dit que cela ressemblait au papier washi japonais", compare Loumi.
    Assemblage des peaux d'aubergine sur la 'toile'
    Assemblage des peaux d'aubergine sur la 'toile' © Manon Testud
     

    Les traitements

    La jeune femme expérimente sans cesse et multiplie les traitements. Une presse permet de gaufrer la matière comme on le ferait avec du papier précieux. Elle prend alors l'apparence d'une peau de serpent. L'ajout de sel la cristallise, lui donne des reflets proches de la soie. Une maille intégrée à l'intérieur la texture par transparence. Au départ, l'enjeu était de valoriser la translucidité de la matière en l'intégrant entre deux panneaux de verre, pour des usages proches du vitrail. Depuis, elle la contrecolle aussi sur aluminium, dont la réflexion restitue la lumière. La matière peut donc habiller des panneaux muraux sans fenêtre, "comme un tableau, comme une marqueterie de paille qui viendrait ornementer l'espace." Loumi développe également une version opaque et plus épaisse, proche du cuir, qui ouvre des perspectives inattendues du côté de la mode.
    La matière une fois sèche est décollée de la toile
    La matière une fois sèche est décollée de la toile © Manon Testud
     

    Les réalisations

    Ses pièces se lisent à plusieurs échelles. Le grand format l'a longtemps obsédée, motivée aussi par son atelier de soixante mètres carrés à Zaventem : "J'aime bien l'image du poisson dans un bocal qu'on met dans un étang et qui devient plus grand." Sa pièce la plus ambitieuse à ce jour est un paravent en trois faces de 3,50 mètres sur 2,50 mètres, inspiré de la légende japonaise Hatsuyume qui assure que rêver d'une aubergine le premier jour de l'an serait signe de bonne fortune. En l'achevant, Loumi a pleinement ressenti un cap : "J'ai senti en moi que quelque chose avait été assouvi en termes de taille."
    Un paravent de 3,50 m sur 2,50 m, inspiré de la légende japonaise Hatsuyume
    Un paravent de 3,50 m sur 2,50 m, inspiré de la légende japonaise Hatsuyume © Precious Peels
     
    Il y a aussi la grande toile verticale bleu vert, première vraie grande pièce, exposée à Collectible à Bruxelles en mars 2025, repérée par la tendanceuse Élisabeth Leriche, puis emmenée à Hong Kong pour Maison&Objet Asia où Loumi en a fait une démonstration live. Parmi les autres réalisations : les portes vitrées réalisées pour le Wolf avec l'architecte d'intérieur Lionel Jadot ; une collaboration avec la vitrailliste Laurine Claude, dont la technique d'argenture artisanale trouve un écho naturel avec sa propre matière ; et la collection de lampes Aléa imaginée avec la céramiste Pascale Risbourg, dont l'abat-jour est habillé de peau d'aubergine par Charlotte Le Carpentier.
    Collection de lampes Aléa imaginée avec la céramiste Pascale Risbourg, dont l'abat-jour est habillé de peau d'aubergine par Charlotte Le Carpentier
    Collection de lampes Aléa imaginée avec la céramiste Pascale Risbourg, dont l'abat-jour est habillé de peau d'aubergine par Charlotte Le Carpentier © Precious Peels
     

    L'atelier, la transmission et les défis

    L'atelier de Loumi Le Floc'h est installé aux Ateliers de Zaventem, ancienne imprimerie de 6.000 mètres carrés reconvertie par l'architecte d'intérieur Lionel Jadot en communauté d'une vingtaine de créateurs, avec de grandes vitrines donnant sur chaque atelier "comme des aquariums où les gens peuvent voir chacun travailler". "C'est très vertueux d'être entourée de gens plus avancés dans leur carrière : un problème, une angoisse, un questionnement se résout extrêmement vite", partage Loumi.
    Dans son propre espace, la jeune femme travaille seule, sauf quand des stagiaires viennent rompre la solitude. "Ça crée un rythme dans le quotidien, et leur regard extérieur - ça a toujours été des filles jusqu'ici, venant toutes de secteurs différents - apporte quelque chose de riche." Le principal défi aura été de passer de la reconnaissance au revenu. "Mes œuvres ont rencontré rapidement du succès, mais pas de là à en vivre tout de suite", reconnaît-elle. Depuis son installation à Zaventem, il y a un an et demi, la page est tournée.
    La première pièce qui a fait repérer Loumi par la tendanceuse Elizabeth Leriche
    La première pièce qui a fait repérer Loumi par la tendanceuse Elizabeth Leriche © Manon Testud
     
    Artiste, artisan, designer ? Loumi répond sans se dérober : "Je me considère designer matière. Mais pour moi, c'est important de conserver toutes ces casquettes. Cela me permet de garder de l'exigence et que mes œuvres soient aussi belles de loin que de près. Après avoir voulu faire grand, je m'attache désormais au très très près en soignant le moindre détail."
    Les portes vitrées réalisées pour le Wolf Food Market, restaurant à Bruxelles, avec l'architecte d'intérieur Lionel Jadot
    Les portes vitrées réalisées pour le Wolf Food Market, restaurant à Bruxelles, avec l'architecte d'intérieur Lionel Jadot © Manon Testud
     

    Les projets et les expositions

    L'agenda parle de lui-même. Fin juin, la grande toile bleu-vert s'installe à la Villa Noailles à Hyères, présentée cette fois à l'horizontale devant une fenêtre, "comme un panorama". En août, Loumi s'envole pour Bali pour une conférence dans un festival d'architecture international. En septembre, le grand paravent migre à Venise pour Homo Faber lors de la Biennale. En France, ses matières sont représentées chez Adèle Collection, showroom du 10e arrondissement parisien, et deux lampes de la collection Risbourg sont visibles à la Galerie du French Design. En juin, elle recréera son atelier au Printemps Haussmann, pièces suspendues autour d'elle, travaillant en direct sous les yeux des passants. Elle rêve aussi d'une performance d'un mois dans un musée ou un centre d'art contemporain, fabriquant sa matière du début à la fin devant le public. "J'ai vraiment envie de ça", lance-t-elle.
    Collaboration avec la vitrailliste Laurine Claude
    Collaboration avec la vitrailliste Laurine Claude © Manon Testud
     

    Le mot de la fin

    Tous les matins, Loumi Le Floc'h arrive dans son atelier avec la même intention : transformer l'invisible en précieux, le déchet en émerveillement. "Ça me nourrit beaucoup de voir les réactions des gens, j'ai beaucoup de chance", reconnaît celle qui a tracé sa voie seule, sans maître, sans filet. Dans un monde qui cherche ses enchantements, c'est peut-être la plus belle des vocations.
    L'atelier de Loumi Le Floc'h est accessible sur rendez-vous aux Ateliers de Zaventem, Bruxelles (Zaventem Ateliers, Bruxelles, Fabrieksstraat 15/19, 1930 Zaventem, Belgique). Ses pièces sont représentées à Paris chez Adèle Collection (10e arr.) et à la Galerie du French Design. loumilefloch.com / @precious_peels_
    Loumi Le Floc'h : L'épluchure et le prodige
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