Tout commence en 2023, lors de leur dernière année à Eindhoven. Elles n'ont encore jamais eu l'occasion de travailler ensemble et cherchent un sujet fédérateur. Loin de la France et avec un brin de nostalgie, c'est Lucile qui pose le pain sur la table. Le contexte s'y prête : guerre en Ukraine, crise énergétique, flambée des matières premières, et la candidature du pain français à l'Unesco qui fait les gros titres. Le sujet s'impose, riche matériellement, fort symboliquement, universel humainement. "
Le pain, ça parle autant aux enfants qu'aux grands-parents. Ça touche tout le monde", dit Sidonie. Aucune des trois ne vient d'une famille de boulangers, aucune n'a de formation culinaire, mais toutes trois ont grandi dans une culture où le soin et le faire à la main avaient de l'importance. "
Nous sommes du même milieu. Dans nos familles, on aime le jardinage, la vannerie, le travail du bois", expliquent-elles. Elles se diplôment avec leur projet Bread Making for Community Building et lancent dans la foulée leur studio CoPain, un nom qui en dit long.

Collection Croûte que Croûte, chaise sculpture © Romain Moriceau / CoPain
Le savoir-faire : workshops, objets d'art et scénographies
La pratique du Studio CoPain se déploie en trois activités complémentaires. Les workshops participatifs de création et décoration du pain sont la plus vivante et la plus nomade. Organisés partout en Europe, dans des lieux culturels, des musées, des associations ou des restaurants, ils réunissent toutes les générations autour d'une pâte à façonner, décorer, cuire, puis partager avec charcuterie et fromage. "
On vient se greffer à des lieux qui ont des moyens de cuisson", explique Sidonie. Résultat : une heure ou une journée entière où la cuisine redevient un acte collectif et créatif, héritage direct du four communal villageois.
Seconde activité, les objets d'art en pain avec la collection Croûte que Croûte : chaises, vases, lampes, miroirs, broches et cadres entièrement sculptés en pâte morte, vendus en galerie et conçus comme des pièces uniques à collectionner.
Dernier axe de leur travail, la scénographie : compositions de table et installations culinaires pour des boutiques ou des événements. Une dimension que le trio souhaite développer, convaincu que le pain, matériau vivant et universel, peut investir tous les espaces.

Collection Croûte que Croûte, la lampe © CoPain
La matière
Le Studio CoPain travaille avec deux matières distinctes. Le pain au levain traditionnel est au cœur des workshops et de la transmission. Sidonie explique : "
Le pain au levain s'oppose au pain à la levure. Il fermente en prenant son temps. Le levain prédigère le gluten, ce qui rend le pain bien plus digeste. C'est quelque chose de bon pour notre santé, que l'on a envie de transmettre."
Au cœur du processus : leur levain, né au début de la collaboration et nourri de farine et d'eau tous les deux jours depuis. Elles l'ont personnifié et affectueusement nommé Suzy. "
C'est comme un animal de compagnie : si on ne s'en occupe pas, en lui ajoutant de l'eau et de la farine fraîche régulièrement, il meurt", explique Léa. Suzy incarne leur philosophie : le soin patient, le temps long, le vivant comme partenaire de création.
La pâte morte, elle, est le matériau des objets : une recette sans levure ni levain enseignée en CAP boulangerie pour les concours sculptés, que le collectif a détournée et perfectionnée pendant plusieurs mois pour mettre au point une formule exclusive permettant de créer des objets résistants, stables dans le temps et durables. "
Ce n'est pas un pain comestible, il est beaucoup plus solide que le pain classique. Une fois sec, il ne bouge plus." Les pièces ont été testées et approuvées : elles ne pourrissent pas, ne moisissent pas, ne noircissent pas et conservent leur aspect au fil des années. Elles sont ensuite entièrement recouvertes d'un bio-coating à base de cire d'abeille, développé sur mesure par le studio (comparable aux finitions naturelles utilisées pour le bois), qui protège la pièce de l'humidité et garantit sa durabilité à long terme. Correctement conservées dans un espace sec, à température ambiante et à l'abri des variations d'humidité, ces pièces peuvent durer indéfiniment. Les matériaux utilisés et le revêtement protecteur font par ailleurs qu'elles n'attirent pas les nuisibles.
La couleur des objets vient de la farine. Le studio privilégie les variétés anciennes de blé, plus riches, plus digestes, "
pour les remettre au goût du jour". Plus la farine est complète, plus elle est riche en son et plus la pâte est sombre : du jaune pâle d'une T65 au brun profond d'une T170. Elles ont même brûlé la farine pour obtenir des pièces d'un noir intense. Une marqueterie en pain, assembler des pâtes de teintes différentes pour créer des incrustations, est également en cours d'exploration.

Collection Croûte que Croûte, le vase © CoPain
Les gestes et les traitements
Les gestes sont ceux de la boulangerie traditionnelle réinterprétés : rabats, scarifications, estampillages. "
Lorsque par le passé on faisait cuire le pain dans le four communal, chaque famille marquait son pain avec un tampon pour le reconnaître", explique Sidonie.
Leurs outils sont en bonne part créés par elles-mêmes : tampons imprimés en 3D, gabarits sur mesure. D'autres ont été collectés au fil de leurs voyages et portent avec eux des savoir-faire anciens : tampons ouzbeks aux motifs géométriques, tampons à clous métalliques, grignettes de boulanger. Les décors s'inspirent de traditions observées dans de nombreux pays - pains de mariage ukrainiens richement ornés, motifs grecs ou ouzbeks - et sont pour la plupart champêtres : épis de blé, oliviers, tulipes. Ils s'appliquent à la pâte morte comme une pâte de modelage, "
avec la précision d'une céramique", explique Léa.

Collection Croûte que Croûte, ornements en pain © CoPain
Les réalisations : La collection Croûte que Croûte
Le nom évoque à la fois l'aspect des objets en croûte de pain et l'humour de ces jeunes femmes adeptes des jeux de mots. L'histoire de la collection commence par une découverte : en cherchant si quelqu'un avait déjà fait des objets en pain, elles tombent sur l'anecdote fantasque de Dalí commandant en 1971 à Lionel Poilâne un mobilier de chambre en pain pour sa muse Gala. "
On s'est dit : si c'est faisable, on peut le faire aussi, avec nos techniques et nos décorations à nous", explique Sidonie.
Naît alors Croûte que Croûte : une chaise T170 emblématique de leur savoir-faire de sculpture sur pain, et une gamme d'objets de décoration intérieure (vase T65, lampe T65 dont le pied et l'abat-jour laissent passer une chaleureuse lumière de veilleuse, miroirs, bougeoirs, broches et cadres). Chaque pièce porte son type de farine comme un nom propre : un langage de boulanger pleinement assumé. "
On a pensé la chaise plutôt comme une œuvre d'art", précise le trio. Les pièces sont visibles dans deux galeries partenaires à Bruxelles et ont été présentées lors de la Design Week parisienne. Pour toute commande, il faut compter environ un mois entre la commande et la livraison : les pièces nécessitent un long temps de séchage et sont entièrement réalisées à la main.

Collection Croûte que Croûte, le miroir © CoPain
Les ateliers et la dimension sociale
Les workshops sont l'autre pilier du studio, peut-être le plus intime. Avec les Ateliers Médicis, dans des musées, des lieux culturels et des structures associatives, elles font pétrir la pâte à des enfants, des adultes, des groupes qui ne se connaissent pas. "
On est souvent contactées et on en donne de plus en plus. La semaine passée nous étions à Sète, et nous partons prochainement en Espagne", explique Léa.
Ces ateliers n'ont rien d'un à-côté pédagogique : c'est le cœur du projet. "
On veut réveiller la mémoire du four communal", explique Sidonie, "
ce lieu de vie sociale où les familles des villages se retrouvaient pour cuire ensemble". Faire du pain un prétexte à se rencontrer, à faire ensemble, à laisser une trace.

Collection Croûte que Croûte, broches en pain © CoPain
Défis et projets
Le studio fonctionne en nomade entre Bruxelles, Paris et Eindhoven, sans atelier fixe, en s'adaptant aux fours et aux lieux disponibles. "
Nous avons un espace commun à Bruxelles où nous nous retrouvons, mais nous sommes souvent hors les murs", explique Sidonie. Leur prochaine envie : des fours professionnels de boulangerie, ces couloirs de cuisson qui leur permettraient de créer des formats monumentaux. De nouveaux motifs décoratifs sont en cours, et la marqueterie en pain ouvre un champ encore inexploré. "
Assembler des pâtes claires et sombres comme on incruste du bois précieux, ça nous attire vraiment", partage Léa. Des collaborations avec des chefs, des maisons et des institutions culturelles se profilent.

Collection Croûte que Croûte, la lampe © CoPain
Le mot de la fin
Autrefois, dans les villages, le four communal était le premier endroit où une communauté apprenait à se faire confiance, parce qu'on y déposait ce qu'on avait de plus précieux, et qu'on en repartait avec ce qu'il y avait de plus vital. C'est exactement ce que font Sidonie, Léa et Lucille : au carrefour du design, de l'art et de la gastronomie, elles ont trouvé dans le pain le médium parfait pour parler de lien, de soin et de mémoire collective. "CoPain", partager le pain, un mot vieux comme la civilisation, que trois jeunes designers ont eu l'intelligence de remettre au centre. Comme si l'essentiel avait toujours été là, sous nos mains, à portée de pétrin.