La création fait partie de son paysage depuis toujours. Sonja de Monchy a grandi fille unique dans un grand atelier du 10e arrondissement parisien, dans les couleurs et les gestes de sa mère peintre, tandis que son grand-père maternel était sculpteur. Après les Arts Déco de Paris en design textile (promotion 2008) et un master de communication à Sciences Po, elle multiplie les expériences : assistante de création d'une des fondatrices de l'éditeur de tissus Robert Le Héros, création d'une petite structure d'ateliers pour enfants après un incubateur. Elle ressent alors le besoin de canaliser son énergie débordante et trouve finalement son centrage dans la terre et le feu, la céramique avec laquelle elle séduit aujourd'hui les plus grands architectes d'intérieur, tout en conservant une pratique personnelle et expérimentale.

Les carreaux © Candice Nineh
Le déclic
Sa passion naît lors d'un Erasmus à l'école de design de Copenhague. Pendant six mois, Sonja a accès libre aux ateliers ouverts nuit et jour. Elle pratique le soufflage de verre et découvre la céramique. "
J'avais la tête dans le four, je voyais la matière en fusion. J'étais aimantée de voir le processus de création sous mes yeux." En 2012, de retour à Paris, elle achète son premier four et se lance comme céramiste. Sans formation académique, c'est petit à petit qu'elle a appris, allant chercher les compétences quand elle en avait besoin, comme une formation sur les émaux à l'IEAC de Guebwiller. Selon elle, une vraie chance qui lui permet d'explorer sans frein, hors des sentiers battus.
Près de dix ans, Sonja travaille seule, teste, vend sur les marchés et dans les expositions. En 2021, deux événements simultanés changent la donne : l'installation dans son atelier actuel à Samois-sur-Seine, près de Fontainebleau, et la participation à la formation Impulser d'Artisans d'Avenir. Cette formation lui donne "
une nouvelle énergie, une nouvelle dynamique, une nouvelle forme de travail : beaucoup plus de recherche et de tests", partage-t-elle. Elle décide alors de s'orienter résolument vers les agences d'architecture et de design intérieur.
Son premier salon professionnel, les Rendez-vous de la matière en 2021, lui permet de rencontrer Laura Gonzalez. L'architecte d'intérieur est immédiatement sensible au travail de matière et de textures de Sonja, notamment à ses pièces en raku tout en contrastes. La collaboration commence par des tests et des allers-retours pour créer le mobilier d'un hôtel et ne s'arrêtera plus.

Carreaux de céramique émaillée © Candice Nineh
Le savoir-faire
Sonja se définit comme une spécialiste du "
prototypage et de la recherche" plutôt qu'une passionnée de production en série. Après la validation d'un prototype, elle aime réaliser une dizaine de pièces au maximum avant de passer à autre chose, comme si le fait de dominer l'exercice ne le rendait plus si désirable. Pour les séries plus importantes, elle s'entoure de préférence de stagiaires et de freelances rigoureux.
Ce qu'elle aime particulièrement, c'est résoudre les défis techniques et créatifs que les commandes lui imposent : "
Je ne me serais pas motivée toute seule à faire des pièces aussi grandes. J'aime les challenges que me donnent mes clients", explique-t-elle. Elle se force à dessiner régulièrement à main levée - jamais à l'ordinateur, qu'elle trouve "
asséchant" - pour ne pas se perdre dans les briefs des clients. Sa règle personnelle : "
Si je n'arrive pas à dessiner simplement ce que j'ai fabriqué, c'est que c'est trop compliqué."

Le geste © Candice Nineh
La matière et les gestes
Sa terre de prédilection est un grès chamotté qu'elle fait venir du nord de l'Espagne. Sonja l'a choisie après de nombreux tests car elle sèche lentement, résiste bien aux grands formats jusqu'à 80 centimètres et supporte particulièrement les plaques. Pour ses recherches personnelles, elle utilise également une terre de recyclage issue du fond de son bac de décantation, souvent teintée de rosé par les accumulations successives.
Elle travaille principalement en plaques pour ses pièces de grand format. Elle prépare sa terre sur des carreaux de plâtre afin d'obtenir des feuilles d'argile régulières. Ces plaques sont ensuite découpées et assemblées à l'aide de gabarits modulables qu'elle a elle-même conçus. Ce système lui permet de réaliser des surfaces planes et stables tout en conservant une grande souplesse dans la construction. Pour les pièces rondes, elle travaille aussi au tour, notamment pour les pieds de table qui peuvent peser jusqu'à 15 kilogrammes de terre. Son geste le plus caractéristique reste le griffage : elle dessine dans la terre encore humide, à main levée, créant des motifs qui se rejoignent comme des raccords textiles.
Elle fait aussi partie d'un petit collectif de céramistes de la région avec lequel elle organise régulièrement des "papoteries", des moments d'échange de techniques. Le groupe a récemment creusé ensemble dans les mares de Seine-et-Marne pour tester des argiles locales.

Sonja de Monchy pendant le processus de la cuisson raku © Romain Blanc-Tailleur
Le raku, une technique ancienne dont Sonja a fait son langage
Le raku est une technique de cuisson d'origine japonaise apparue au XVIe siècle. Utilisée à l'origine pour les bols à thé des cérémonies zen, elle consiste à sortir la pièce du four alors qu'elle est encore à très haute température (environ 1000 °C) et à la plonger immédiatement dans une chambre d'enfumage, nourrie par un matériau combustible comme la sciure. Les émaux réagissent de façon imprévisible : ils craquellent, se métallisent ou prennent des teintes allant du noir au turquoise selon la vitesse de défournement et la quantité d'oxygène à laquelle ils sont exposés. C'est une technique exigeante, spectaculaire et jamais tout à fait maîtrisable.
Sonja de Monchy a une vraie appétence pour ce savoir-faire car elle aime la part de vie et de surprise qu'il introduit dans son travail. Elle maîtrise 80 à 90 % du processus (gabarits, dessin, première cuisson) mais dès l'émaillage au pinceau, quelque chose lui échappe : l'émail sèche sans qu'on voie clairement où l'on est passé, créant des zones inégales qui donnent "
une vie propre à la pièce". Lors de la cuisson, elle regarde l'émail en fusion par la cheminée du four. Le moment du défournement décide de la couleur finale : "
un émail au cuivre donnera du turquoise s'il est défourné lentement ou du cuivre métallisé si on le défourne vite", révèle Sonja. Elle enferme ensuite la pièce dans une cantine militaire remplie de sciure de bois prête à s'enflammer. "
Avec un four électrique, la magie a déjà eu lieu quand on ouvre. Avec le raku, on y assiste", dit-elle, heureuse de retrouver les premières sensations fortes de Copenhague.

Galerie Laura Gonzalez, table basse Enoki © Jérôme Galland
Les réalisations
C'est la rencontre avec Laura Gonzalez qui a révélé l'ampleur de ce que Sonja peut accomplir. En 2023, elle réalise pour l'hôtel HANA (Paris 2ème) huit tables, 6 m² de carreaux raku pour le tablier du bar et une trentaine de plaques de numéros de chambre. Puis, en 2024, elle crée un bar de six mètres linéaires pour le Mandarin Oriental de Miami : 23 plaques raku. Le caractère aléatoire du raku constitue tout son charme, mais aussi son défi : "
la craquelure peut parfois se transformer en fissure, obligeant parfois à refaire une ou deux fournées supplémentaires", explique Sonja.

Bar de six mètres linéaires pour le Mandarin Oriental de Miami © Alain Martinez Studio
Parmi ses autres collaborations, elle a travaillé avec la designer Charlotte Biltgen sur une série de guéridons à plateau amovible, disponibles à l'achat sur la plateforme Invisible Collection. Avec l'architecte d'intérieur Damien Langlois-Meurinne, elle a réalisé la table Umi. Au salon Révélations 2023, elle a présenté un claustra, comme un rideau de perles aux formes de totems évoquant un boulier, jouant sur les contrastes de terres et de finitions raku. Elle réalise aussi régulièrement des pièces en carte blanche pour un commissaire-priseur de Drouot, notamment des tables basses vendues par paires aux enchères, dont les motifs se répondent comme un puzzle cartographique.

Sonja de Monchy dans son atelier © Candice Nineh
L'atelier, la transmission et les défis
Installé fin 2021 à l'orée de la forêt, l'atelier est grand et lumineux. Pour ne pas travailler seule, Sonja a mis trois bureaux à disposition d'illustrateurs, graphistes et vidéastes de la région. Il s'est créé un petit co-working créatif et informel qui déjeune ensemble tout en respectant les espaces de chacun. Elle organise également six à huit cuissons raku publiques par an aux demi-saisons : les participants repartent avec trois petites pièces qu'elle a tournées en amont. "
J'aime beaucoup voir la surprise et la magie du défournement dans leurs yeux", explique Sonja.
Au printemps 2026, elle a organisé ses premières portes ouvertes sur quatre jours, exposant des pièces personnelles et rencontrant ses clients. Cette expérience lui a donné l'idée d'organiser à l'avenir des ateliers de co-création et masterclass pour des équipes d'architectes et de designers, dans l'esprit d'un team building créatif.
Le défi principal reste de ne pas se fondre complètement dans les briefs des clients : "
Je fusionne parfois avec les demandes. On ne sait plus très bien ce qui vient de nous ou de notre client", regrette-t-elle. Dessiner régulièrement reste sa façon de préserver sa patte. Son ambition est claire : être exposée au PAD à Londres. "
Je ne cherche pas à être connue. Je cherche à ce que ma patte soit reconnue pour elle-même", ambitionne-t-elle.

Bar de l'hôtel HANA © Stephan Julliard
Les projets
De septembre à novembre 2026, Sonja présentera une exposition personnelle au Château des Bouillants, à Dammarie-les-Lys. En novembre, elle participera au salon Artisans d'Excellence au Palais de la Porte Dorée. En construction avec des amis céramistes, un four à bois est en cours pour réduire l'empreinte carbone des cuissons de céramique et ouvrir de nouvelles pistes créatives grâce aux cendres. Elle réfléchit également à des ateliers de co-création pour architectes et designers dans son atelier. Sonja de Monchy conclut : "
Ce n'est pas forcément le fait d'atteindre l'objectif qui est merveilleux, c'est le chemin qu'on parcourt pour y arriver."
Atelier Sonja de Monchy, 127 Rue de Courbuisson, 77920 Samois-sur-Seine (77). Accessible sur rendez-vous.