Il y a ceux qui chauffent, ceux qui coulent, ceux qui coupent et cousent. Derrière chaque matière il y a un geste singulier, une logique propre et une façon bien particulière de faire parler la main. Accompagnez-nous dans les ateliers de quatre artisans d'exception à la découverte de leur matière de prédilection.
Le verre : entre flamme et lumière
Travailler le verre, c'est d'abord accepter de ne jamais tout contrôler. La matière résiste, se tord, exige et parfois casse. Mais finalement révèle sa magie.

Alexis Dandreis © Valentin Bourdiol
Alexis Dandreis est néoniste, l'un des derniers en France à maîtriser de A à Z l'art de concevoir des néons véritables, enseignes ou décorations. Dans son atelier parisien, tout commence par un tracé technique projeté à l'échelle 1 sur le mur, dont les deux lignes indiquent avec précision le diamètre de la canne de verre qu'il va travailler. Il s'empare de cannes de 11, 14 ou 20 millimètres de borosilicate, le pyrex à la française. "
Quand vous le travaillez, il faut le chauffer davantage, il a besoin d'oxygène. Mais c'est mieux à travailler et plus résistant", indique-t-il.

Sculpture lumineuse © Alexis Neons
Pour chauffer le verre, trois types de chalumeaux entrent en scène : un fixe, autour duquel on fait tourner la canne, un à main qui décrit des arcs, et un troisième dit "
rideau de feu" pour les grandes courbes. Sous la flamme, le verre se ramollit, s'étire. "
Le verre obéit au principe de la gravité et je vais tout de suite dans une recherche du volume", explique-t-il.
Vient ensuite l'étape des gaz : le tube, vidé de son air par une pompe à vide, est rempli de néon pur pour le rouge, ou d'argon pour toutes les autres teintes - révélées par le pigment phosphorescent déposé à l'intérieur de la canne par le fabricant. Puis la peinture noire, appliquée minutieusement sur les parties à occulter, parfois pendant deux jours entiers. Chaque pièce terminée est enfin câblée, transportée puis installée. Alexis dit que "
la lumière magnétise le regard de tout le monde". On le croit volontiers.

Fabrication de vitraux © Arnault Janvier
A Moulins,
Arnault Janvier est quant à lui vitrailliste et, à 26 ans à peine, pratique un autre art du verre, selon une technique qui n'a presque pas changé depuis le XIIe siècle. Sa méthode : un dessin à la main d'abord, un rendu 3D pour aider le client à se projeter, puis des calibres imprimés à l'échelle 1 sur Illustrator - découpés comme les patrons d'une couturière, chaque pièce représentant l'espace exact qu'occupera un morceau de verre. Pour les verres lisses, il s'approvisionne à la Verrerie de Saint-Just, à Saint-Étienne, "
soufflés en manchons puis découpés à chaud en plaques". Pour les texturés, il les importe d'Allemagne ou du Mexique. Certains vitraux sont peints à la grisaille - des émaux opaques d'apparence terne qui ne révèlent leurs couleurs qu'après cuisson à 640 degrés. "
Le verre peint une fois cuit est extrêmement durable : on a encore des vitraux peints du XIIIe siècle en parfait état", précise-t-il. Les pièces, découpées au coupe-verre et à la pince à détacher, sont ensuite assemblées dans des profilés de plomb souples, calées sur planche avec de petits clous, et soudées à l'étain à chaque intersection. Un vitrail peut compter jusqu'à 200 pièces. "
Quand c'est complexe, quand c'est peint ou gravé, c'est plus dur à vendre. Mais c'est ce que je préfère faire", partage-t-il.
La céramique : la beauté du défaut assumé

Stéven Coëffic © Claire Dorn
Stéven Coëffic est céramiste, mais un céramiste qui fabrique des objets ressemblant à de la production industrielle. C'est voulu et c'est là que le jeu commence.
Dans son atelier de la Villa Belleville, une ancienne usine de clefs dans le 20e arrondissement de Paris, sa pratique repose à 90 % sur le moulage. Un dessin à l'encre de Chine d'abord, puis un prototype modelé à la main, avec une légère irrégularité volontairement introduite. "
On n'appelle même plus ça des défauts ici. On aime les mettre en avant", glisse-t-il. Ce prototype sert à fabriquer le moule : la terre liquide (de la faïence en barbotine) y est coulée, séchée, démoulée, puis passée au four une première fois à 1.000 degrés. Vient ensuite l'émaillage, au bain ou au pistolet selon les pièces, suivi d'une seconde cuisson. Les modules sont souvent assemblés directement dans le four, l'émail en fondant faisant office de colle. "
Il y a ce côté brillant qui arrive et embellit la pièce dans le sens où la lumière vient vraiment jouer dessus", s'enthousiasme-t-il. Chaque étape, coulage, séchage, cuisson, refroidissement, introduit de micro-déformations que Stéven ne cherche pas à corriger. C'est précisément ce qui rend chaque pièce unique, malgré son apparence sérielle. Depuis sa résidence à la Manufacture de Sèvres, il explore aussi la terre non émaillée, simplement polie "
comme du marbre" : une autre façon de sublimer la matière, sans la recouvrir.

Lampes de Steven Coëffic © Motoki Nakatani
Ce qui l'intéresse par-dessus tout ? Les objets que personne ne regarde. "
Je vais chercher mes référents dans des petits recoins pour me différencier : une prise, une plinthe, un bout de volet", raconte-t-il. Des détails glanés dans des architectures de Charlotte Perriand, Le Corbusier ou Alvar Aalto, transformés en lampes, paravents ou tabourets. L'idée centrale : la distraction fonctionnelle. Ralentir le geste. Redonner de la présence à l'objet qu'on utilise sans le voir. "J
'essaie d'introduire un moment de trouble dans leur usage pour qu'on les prenne mieux en compte et que l'on arrête de les jeter", insiste-t-il.
Le tissu : l'art de poser les bonnes questions avant de couper

Portrait © Helena Amourdedieu
Helena Amourdedieu est tapissière décoratrice - et dans son métier, le conseil précède toujours la fabrication. Depuis son atelier-boutique de la rue Charlot, dans le Marais, elle confectionne à la main rideaux, voilages, stores, banquettes et têtes de lit rembourrées. Mais avant même de toucher au tissu, elle commence par une visite. "
Les particuliers ont besoin de plus d'aide sur le choix du textile. On regarde la pièce ensemble, puis on revient ici pour sélectionner le tissu", explique-t-elle. Car dans ce métier, rien ne s'improvise : "
Chaque fois qu'on travaille une matière, il y a une technique définie."
Pour les rideaux, les questions s'enchaînent avant la première coupe : quel type de tête - plis flamands, wave, pince unique ? Doublure ou non ? Occultant pour une chambre, non-feu pour un hôtel ? Rail plafond ou tringle classique ? "
On ne peut pas faire des rideaux sans savoir où on va les poser", justifie-t-elle.

Réalisations Helena Amourdedieu © Maude Artarit
Une fois ces décisions arrêtées, Helena taille et assemble sur deux machines complémentaires : une Juki pour les voilages légers, une Pfaff à triple entraînement pour les matières épaisses : cuir, tissus techniques, doubles épaisseurs. Pour une tête de lit rembourrée, le travail est plus exigeant encore : une planche de médium, une couche de mousse, une "buse" pour arrondir les angles, la ouate, puis le tissu en finition. Le sourcing du textile est lui-même un art : Nobilis, Elitis, Casamance, Antoinette Poisson côté français ; Christopher Farr, Designers Guild, Barbara Osorio Fabrics côté anglophone. "
Je suis très sensible aux motifs. J'aime chercher des choses un peu différentes", concède-t-elle.
Sa grande table de travail trône au centre de l'atelier, visible depuis la vitrine. "
L'idée était que les gens me voient travailler", souligne-t-elle. Ce geste revendiqué dit tout de sa philosophie : l'artisanat comme pratique visible et transmissible. Une vraie fierté !