Salon du Meuble de Milan 2026 : le design retrouve le goût de la matière

    Publié le 30 avril 2026 par Sonia Taourghi
    Salone del Mobile 2026 : la 64ᵉ édition place la matière au centre du débat, sous le thème "A Matter of Salone" signé par l'agence Motel409.
    Salone del Mobile 2026 : la 64ᵉ édition place la matière au centre du débat, sous le thème "A Matter of Salone" signé par l'agence Motel409. © Salone del Mobile 2026
    SALONE DEL MOBILE 2026. Du 21 au 26 avril, la 64ᵉ édition du Salon du Meuble de Milan a réuni 1.900 exposants venus de 32 pays sur les 169.000 m² de Rho Fiera. Toute la ville, de Brera à Tortona, s'est transformée pendant six jours en immense plateau d'exposition. Avec un mot d'ordre commun : la matière.
    Pendant six jours, Milan a changé de visage. A Brera, dans Tortona, dans Porta Venezia, du quartier de 5VIE jusqu'aux palais de Via Montenapoleone et au Castello Sforzesco, la ville s'est ouverte à des centaines d'installations, de showrooms éphémères et d'expositions. Le Fuorisalone, organisé en parallèle de Rho Fiera, a regroupé cette année plus de 1.200 événements. A l'intérieur du salon, la 64ᵉ édition fait suite à celle de 2025, intitulée Thought for Humans, qui plaçait l'humain au centre. Place désormais à la matière. Sous le titre A Matter of Salone, l'agence Motel409 a construit le concept autour de quatre archétypes : la pierre, le pétale, le bois et l'éponge.

    La matière comme manifeste

    Quatre matières, quatre récits. La pierre pour l'origine, le bois pour le lien à la nature. Plus inattendu, le pétale, choisi pour la sensualité et l'innovation. Et l'éponge, archétype de la transformation : la matière qui absorbe et qui restitue. Cette grammaire-là s'est imposée bien au-delà des affiches. On l'a retrouvée sur les stands, dans les vitrines des palais et au pied des sculptures plantées dans la ville.
    Salviati x Draga & Aurel
    Salviati x Draga & Aurel © Salone Raritas
     
    L'événement le plus commenté a été le lancement de Salone Raritas, premier espace du salon dédié aux pièces uniques de collection. Installé dans le pavillon 9, sous une scénographie de Formafantasma, Raritas a réuni vingt-cinq galeries internationales et un projet spécial de la designer néerlandaise Sabine Marcelis sur la lumière et la matière. Le Salone reconnaît officiellement le marché du collectible design, qui fait depuis dix ans la fortune de foires comme Design Miami. Le salon rattrape, en somme, une conversation qu'il avait laissée filer.
    "Salone Raritas", sous scénographie Formafantasma : un paravent d'André Masson de la série Ultramobile (Kazuhide Takahama pour Simon Gavina) et le fauteuil Margarita de Roberto Matta, collection Paradisoterrestre
    "Salone Raritas", sous scénographie Formafantasma : un paravent d'André Masson de la série Ultramobile (Kazuhide Takahama pour Simon Gavina) et le fauteuil Margarita de Roberto Matta, collection Paradisoterrestre © Sonia Taourghi
     
    Autre annonce, Salone Contract, programme stratégique confié à Rem Koolhaas et David Gianotten (OMA). L'idée : interpréter l'évolution du marché du contrat, qui touche les hôtels, les bureaux et les espaces collectifs, et qui se joue désormais à l'échelle des systèmes plus que des objets. L'exposition complète est attendue pour 2027. Koolhaas a livré cette année une Lectio Magistralis sur la transformation des espaces collectifs.
    Salone Satellite
    Salone Satellite © Ludovica Mangini
     
    La 27e édition de SaloneSatellite, dirigée par Marva Griffin Wilshire, a réuni 700 designers de moins de 35 ans venus de 43 pays. Le thème de cette année invitait à redécouvrir l'artisanat comme acte politique et créatif. Toujours le geste de la main.

    Les designers retrouvent le geste

    Sur les stands de Rho Fiera comme dans les showrooms du centre-ville, ce sont les pièces qui ont parlé. Cette édition a fait revenir des noms attendus, parfois après de longues absences.
    Les frères Bouroullec en sont l'exemple parfait, présents à deux endroits avec deux propositions distinctes. Au stand B&B Italia, qui retrouvait le salon après 25 ans d'absence, Ronan Bouroullec a présenté Abaco, une série où la construction de l'objet se lit à l'œil nu. La scénographie, signée Formafantasma, écarte le décor pour donner toute la place au dessin. A quelques minutes à pied, dans le showroom Flos, Erwan a déployé Maap, lampe applique sculpturale et modelable, conçue comme un mur de lumière.
    Plus monumental, Jaime Hayon a planté en Piazzetta Brera High Love, sculpture de cinq mètres en marbre de Carrare et granit, signée pour Marsotto. Le designer espagnol présentait aussi Archeo pour Magis et la collection Treboli pour Arflex, plus généreuse, plus chaleureuse.
    Vincent Van Duysen, lui aussi de retour chez B&B Italia, a présenté le système d'assise Untitled, dont la structure reste apparente plutôt que dissimulée. A Pinacoteca di Brera, Sara Ricciardi a transformé le Loggiato en parcours sensoriel : son installation Serotonin, gonflable, joue sur la respiration de la matière. Les volumes semblent vivants. C'est l'une des installations les plus photographiées de la semaine.
    Plus inattendu, le retour des icônes. B&B Italia a réédité Nena, le fauteuil pliant de Richard Sapper dessiné en 1984, et les chaises Catilina de Luigi Caccia Dominioni en édition limitée. Le design ne cherche plus seulement à inventer. Il sait aussi choisir.
    Avec The Paper Log : Shell and Core, Issey Miyake et le studio espagnol Ensamble Studio ont transformé du papier plissé recyclé en mobilier monumental. La matière la plus légère porte ici l'architecture.

    Le lieu devient matière

    Hors de Rho Fiera, le rendez-vous le plus commenté du Fuorisalone s'appelle Alcova. Pour sa onzième édition, la plateforme animée par Joseph Grima et Valentina Ciuffi a investi deux lieux d'ordinaire fermés au public : la Villa Pestarini, seule résidence privée signée Franco Albini à Milan en 1939, et l'ancien hôpital militaire de Baggio, vaste complexe construit de 1928 à 1931, lourdement sollicité pendant la Seconde Guerre mondiale. Plus de cent vingt exposants, deux décors antinomiques, un même geste : laisser le lieu travailler la pièce.
    Alcova, dans l'ancien hôpital militaire de Baggio, l'installation sonore Slalom x Vintage Audio Institute fait résonner les premiers synthétiseurs italiens dans l'architecture désaffectée.
    Alcova, dans l'ancien hôpital militaire de Baggio, l'installation sonore Slalom x Vintage Audio Institute fait résonner les premiers synthétiseurs italiens dans l'architecture désaffectée. © Sonia Taourghi
     
    A la Villa Pestarini, ouverte pour la première fois au public, l'intervention la plus juste tient en un fauteuil. Dans la salle traversée de lumière, Patricia Urquiola a réuni pour Haworth et Cassina une réédition d'Albini autour de la bibliothèque Veliero et de la Poltrona Luisa, avec un siège de 1947 resté inédit. La proposition rejoue à une autre échelle ce que B&B Italia a fait avec Sapper et Caccia Dominioni : remettre en circulation des dessins qu'on avait laissés s'éteindre.
    A Baggio, l'expérience est plus radicale. Le complexe, autrefois un hôpital militaire, et comprenant une chapelle, porte les traces d'un siècle d'usage et d'abandon, et la végétation y reprend ses droits. Les designers s'y installent en colocataires, pas en occupants. Slalom y signe avec le Vintage Audio Institute une installation qui convoque les premiers synthétiseurs italiens, jouée par l'acoustique du bâtiment lui-même. Ronan et Erwan Bouroullec - encore eux - ont dessiné pour Mutina la collection de carreaux qui habille le comptoir du restaurant d'Alcova. La chapelle, elle, s'ouvre au public pour la première fois avec une installation sonore et lumineuse qui harmonise les éléments historiques et les meubles contemporains exposés.
    Le designer, ici, n'efface plus le lieu pour s'imposer : il compose avec. La patine du bâtiment entre dans la pièce.

    Les maisons de mode entrent dans la conversation

    Autre fait marquant de cette édition : les maisons de mode ne se contentent plus de traverser Milan. Elles s'y installent comme productrices et collectionneuses de design.
    Tendance "matière" : les lampes "Corolle" de Noé Duchaufour-Lawrance pour Dior Maison, en verre soufflé de Murano et bambou Madame de Kyoto, scénographiées dans un jardin de raphia au Palazzo Landriani.
    Tendance "matière" : les lampes "Corolle" de Noé Duchaufour-Lawrance pour Dior Maison, en verre soufflé de Murano et bambou Madame de Kyoto, scénographiées dans un jardin de raphia au Palazzo Landriani. © Sonia Taourghi
     
    Dior Maison a posé ses lampes Corolle au Palazzo Landriani. Dessinées par le Français Noé Duchaufour-Lawrance, elles reprennent la silhouette de la jupe Corolle de la Bar suit de 1947 et la traduisent en verre soufflé bouche de Murano et bambou Madame de Kyoto. La scénographie, en jardin de raphia, a été confiée aux artistes thaïlandais Korakot Aromdee et Vasana Saima, en hommage à la Villa Les Rhumbs de Granville, maison d'enfance de Christian Dior.
    Au Palazzo Serbelloni, Louis Vuitton a dévoilé sa collection 2026 d'Objets Nomades, en dialogue avec les archives de Pierre Legrain. Dans les années 1920, ce designer-relieur français avait dessiné pour Gaston-Louis Vuitton les premiers meubles de la maison. Un siècle plus tard, la conversation reprend, en pièces extrêmement rares.
    A La Pelota, scénographie de l'architecte Charlotte Macaux Perelman pour les "Collections pour la Maison" d'Hermès
    A La Pelota, scénographie de l'architecte Charlotte Macaux Perelman pour les "Collections pour la Maison" d'Hermès © Sonia Taourghi
     
    Hermès, à La Pelota, a vidé l'espace pour le rendre aux objets. Collections pour la Maison, scénographie de l'architecte Charlotte Macaux Perelman, déploie une grille de socles en bois de hêtre et plâtre, avec chaque pièce posée comme une coordonnée sur une carte. Au centre, une table en marbre de Carrare et Vert Alpi de Barber & Osgerby, en forme de selle, les pieds rayés du motif "Jumping" de la maison. Autour, des coupes en palladium martelé enveloppées de cuir et de crin, des plaids cachemire tissés main, des boîtes en marqueterie de cuir sur acajou et sycomore. Le fil équestre court partout. La matière parle, l'objet raconte.
    Loewe a investi le Palazzo Isimbardi sous la direction artistique de Jonathan Anderson. Dans la cour du palais, la maison espagnole a invité les meilleurs tisserands du monde. C'était l'exposition la plus calme de la semaine, et peut-être la plus juste : un manifeste sur la patience du métier.
    Toutes ces maisons partagent le même fil : la matière comme territoire de production, et plus seulement de communication. Le design n'est plus un argument de vitrine. C'est un savoir-faire que la mode revendique comme le sien.
    Ce qu'on retient de cette édition : le design entre dans une phase plus mûre, plus attentive à ce qu'il fabrique. La matière redevient le sujet, et plus seulement le faire-valoir. Pour qui regarde son intérieur d'un autre œil, c'est une invitation à choisir des pièces dont on peut raconter l'histoire. Et à accepter que la patine fasse, avec le temps, le travail que ne fera jamais aucun designer.
    Salon du Meuble de Milan 2026 : le design retrouve le goût de la matière
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