Une Parisienne qui aime la fantaisie
Pour résumer son style, Daphné Desjeux part de ses racines : une Parisienne, dit-elle, avec un contexte plutôt chic dans l'œil, qui aime la fantaisie. De cette double nature naît sa signature, une base élégante et presque classique sur laquelle vient se greffer le goût du décalage. Ce qu'elle cherche : "
qu'on s'étonne, qu'on s'amuse, qu'on se sente beau, qu'il y ait une atmosphère, une humeur". "
Ce n'est pas tellement le beau qui m'intéresse, c'est plus l'atmosphère qu'on va réussir à créer, même dans un décor qui ne sera pas forcément objectivement de bon goût."
Le bon goût, justement, elle refuse d'en faire une boussole. "
Le bon goût ne m'intéresse pas du tout. Le bon goût, le mauvais goût, je trouve que ça ne veut rien dire. Ce qui m'intéresse, c'est de créer une émotion." Quitte à provoquer une réaction franche, dans un sens ou dans l'autre. "
Je préfère que quelqu'un déteste, ou qu'il soit hyper interloqué, qu'il y ait une émotion, quelque chose qui donne envie de boire, de discuter, ou au contraire de se mettre au travail. Mais que ce soit juste joli, ça ne m'intéresse pas." Sa définition tient en une phrase : "
Le style Daphné Desjeux, c'est un univers libre, plutôt élégant, avec une touche de fantaisie."

L'hôtel Heureux, à Paris : mobilier sur mesure et matières chaleureuses pour une atmosphère de salon. © Nicolas Anetson / Atelier Daphné Desjeux
Un héritage parisien pour raconter des histoires hybrides
Cette liberté, elle la déploie de plus en plus loin de la France. Travailler à l'international relève chez elle d'un choix revendiqué. "
J'ai un très grand goût du voyage, un amour pour les cultures différentes, et je pense que c'est d'une très grande richesse. J'avais vraiment envie de me frotter à des pays, à des cultures que je ne connaissais pas", dit-elle, dans le goût de sortir de sa zone de confort. Prochaine étape, un projet en Azerbaïdjan. "
Je ne connais pas l'Azerbaïdjan, franchement. Mais ça m'intéresse d'amener mon ressenti, mon héritage parisien avec la culture locale, et de raconter une histoire complètement hybride dans ces pays. Plus c'est nouveau, plus je suis contente."

Le restaurant Mondaine, à Istanbul, imaginé pour Paris Society dans un ancien chantier naval réinventé © Paris Society / Atelier Daphné Desjeux
Ce mélange, elle le croit décisif dans ce qui attire les commanditaires étrangers. "
On sent peut-être de moi un héritage classique parisien, parce que c'est réellement mes racines, et à la fois une liberté qui fait que je peux être assez multiple dans mes projets, avec des univers qui ne se dupliquent pas toujours." L'exemple de Dubaï illustre cette élasticité. Pour le groupe Paris Society, elle a conçu un lieu comme s'il avait toujours existé, "
une institution parisienne", avant de basculer dans un tout autre registre pour un nightclub : "
Les années 70, pétage de plomb, tout doré. On a envie de mettre des robes à franges. C'est un autre délire." Ce que les clients viennent chercher, selon elle : "
une grande liberté, une grande volonté de faire des choses vraiment uniques pour eux, et bien sûr un vrai savoir-faire pour l'hôtellerie et la restauration".
Car derrière la fantaisie, il y a le métier, qu'elle exerce depuis dix-sept ans. "
On peut à la fois avoir une liberté de création et un vrai sérieux sur ce métier de l'hôtellerie, qui est vraiment un métier à part", résume-t-elle. Un point sur lequel elle insiste, tant il structure sa carrière.

L'hôtel La Sève, à Paris : têtes de lit graphiques et velours orangé pour un décor enveloppant. © Benoît Linero / Atelier Daphné Desjeux
L'hôtellerie plutôt que le résidentiel
Le choix de la spécialisation est net. "
Je ne fais pas de résidentiel et je n'ai pas spécialement envie d'en faire." Ce qui la retient du côté des hôtels et des restaurants, c'est l'espace de jeu qu'ils ouvrent. "
Ce qui me plaît, c'est l'échelle des projets et la créativité possible", dit-elle, décrivant des briefs souvent délicieusement passionnants, créatifs et multiples. Elle pointe le paradoxe : "
Le même propriétaire d'hôtel qui va me demander quelque chose de très travaillé, chez lui, ne me demanderait jamais autant de fantaisie. Et moi, j'ai besoin de beaucoup de fantaisie. Je suis quelqu'un d'assez passionné, assez intense."
Le résidentiel supposerait à ses yeux de se fondre dans le goût d'une famille et de composer avec les tendances, une contrainte qui la rebute. "
Moi, je déteste suivre les tendances", tranche-t-elle, agacée qu'on annonce telle ou telle mode ou le retour des papiers peints panoramiques. Elle nuance toutefois, sans complaisance. "
Le problème, c'est que quand la tendance est là, je trouve que ce n'est déjà plus intéressant." Elle reconnaît volontiers admirer des consœurs et des confrères capables de s'emparer du goût d'une époque, saluant chez d'autres décorateurs de beaux intemporels qu'elle trouve remarquables. Mais dès qu'elle se raisonne, l'élan reprend le dessus. "
A chaque fois que je me dis : calme-toi, mets-toi un tout petit peu dans la tendance, je n'y arrive pas, parce que j'ai le feu qui monte et j'ai envie de faire des folies." Sa position : observer sans suivre, car elle juge nécessaire de comprendre son époque sans forcément s'en servir.

L'hôtel La Planque, à Paris : tête de lit sculpturale et néon, entre nostalgie et clin d'œil contemporain. © Nicolas Anetson / Atelier Daphné Desjeux
Avec ses clients, la méthode laisse une large place à cet instinct. "
J'ai la chance d'être de plus en plus engagée par des gens qui ont envie de voir où je les emmène", dit-elle. "
Il y a un vrai premier élan complètement libre, et je vais souvent un peu trop loin exprès pour les tester. Après, évidemment, on ajuste." Le dialogue reste ouvert : "
Ce n'est pas unilatéral. J'ai envie que le client soit content et qu'il ait mis un peu de ce qui lui tient à cœur. En général, ce n'est pas pour les tendances qu'on m'appelle."
Se nourrir des décors d'hier
Pour alimenter cet imaginaire, Daphné Desjeux sort beaucoup. "
Je passe mon temps à visiter, quand je voyage, des lieux, des restaurants, des hôtels", dit-elle, des repères d'hier comme d'aujourd'hui. Elle raconte, amusée, sa visite tardive de la maison de Monet à Giverny, qu'elle aurait dû faire vingt ans plus tôt et qu'elle a trouvée incroyable. Elle assume une nostalgie. "
J'ai un amour pour les décors d'antan. Je suis plus touchée par les décors d'hier que par les choses très minimalistes et contemporaines." Le musée Yves Saint-Laurent à Marrakech figure aussi parmi ses repères, et elle fait de ces visites une discipline, s'y rendant même pour ne pas aimer, ou pour adorer.

Le restaurant Le Pompon, à Paris : boiseries, cadres chinés et lumières tamisées, dans l'esprit d'un lieu qui aurait toujours existé. © Benoît Linero / Atelier Daphné Desjeux
Ce regard s'accompagne d'une vraie solidarité de métier. "
J'adore féliciter les gens qui font le même métier que moi", dit-elle, touchée par un travail soigné et attentif dont elle mesure la difficulté, pour mille raisons d'équilibre, de temps et d'argent. "
Et quand le travail est bien fait, c'est beau à voir."
Le Brésil comme horizon
Interrogée sur ses envies à venir, elle répond sans hésiter. "
J'adorerais faire un projet au Brésil. J'adore les Brésiliens." Elle en est revenue conquise après le carnaval, l'an dernier. "
Je suis tombée amoureuse de la vibe, de ces gens incroyablement lumineux, et de leur design. Le design brésilien est fou. La façon qu'ils ont de traiter le rapport entre l'intérieur et l'extérieur, la végétation, le bois, les matériaux. Ils sont hyper créatifs." Elle cite le musée d'art contemporain de Niterói, signé Oscar Niemeyer, comme une leçon d'audace : à l'époque, rappelle-t-elle, ce qu'il avait fait était très peu conventionnel, "
un pas de côté".

Le Roswyn, à Mumbai : verrière florale et fauteuils fleuris pour le premier Morgans Originals indien © Morgans Originals / Atelier Daphné Desjeux
Son inspiration ne vient pas que de l'architecture, mais aussi, beaucoup, du cinéma, et de la rue : installée dans le Marais, à Paris, elle y voit des looks et des gens comme si c'était "
la Fashion Week tous les quinze jours", et s'en nourrit. Reste une conviction qu'elle tient à voir ressortir : sa spécialité, cet équilibre entre grande liberté et vrai sérieux, et sa place de femme dans un milieu où on l'attend peu. On peut, souligne-t-elle, être une femme et gérer des chantiers hôteliers sans forcément être associée à un homme dans un cabinet. "
C'est un fait." Elle résume enfin son métier d'une formule qui lui ressemble : "
Ce qui m'amuse, c'est d'ambiancer les gens. Je suis une ambianceuse." Comprendre ce qu'il y a derrière l'ambiance, et concevoir des lieux de vie avec liberté, passion et fantaisie.