Céline Wright, l'art de sculpter la lumière

    Publié le 23 septembre 2026 par Agnès Carpentier
    Céline Wright et sa suspension Oiseau
    Céline Wright et sa suspension Oiseau © Marie Hubert Psaila
    PORTRAIT. Dans son atelier de Montreuil (93), Céline Wright fabrique depuis trente ans des luminaires qui ne ressemblent à aucun autre. Mi lampes, mi sculptures, ses créations, cocons suspendus, nuages lumineux, oiseaux prenant leur envol, sont façonnées à la main dans un papier japonais séculaire, le washi. Cette année, la créatrice vient d'ouvrir un second atelier à Montolieu (11) et célèbre trois décennies de carrière à travers une série d'expositions et d'événements, entre Paris, l'Aude et le Japon. L'occasion de raconter le parcours singulier d'une femme qui a fait de la lumière une matière presque vivante.
    Le showroom de l'Île-Saint-Louis, rétrospective 30 ans
    Le showroom de l'Île-Saint-Louis, rétrospective 30 ans © Enora Lecomte
     

    Une enfance entre deux mondes

    Née en Angleterre, d'où vient son père, Céline Wright grandit ensuite au Japon. Sa mère, peintre sur soie, tenait déjà boutique sur l'île Saint-Louis à Paris, le même quartier où Céline a installé son propre showroom. "J'ai vraiment grandi dans l'artisanat", résume-t-elle.
    Cette double culture, franco-japonaise, ne l'a jamais quittée. En 2022, elle obtient l'une des résidences les plus prestigieuses réservées aux artistes français : la Villa Kujoyama, à Kyoto. Un retour aux sources après quarante ans d'absence. "J'avais envie que ce retour soit une renaissance", confie-t-elle, évoquant sa fascination pour une culture de la délicatesse et du geste juste qu'elle n'a jamais oubliée. "Au Japon, l'artisanat est vraiment valorisé", partage-t-elle.
    La lampe Pèlerin (1996)
    La lampe Pèlerin (1996) © DR
     

    Du sac Vuitton au cocon de papier

    Après la "très créative" école Duperré et une formation textile, Céline Wright fait ses débuts professionnels chez Louis Vuitton, où elle dessine des sacs. Cette première expérience fut décisive : "C'est la première fois que j'abordais le volume et je me suis tout de suite sentie plus à l'aise qu'en 2D", se remémore-t-elle. Elle travaille ensuite pour la designer italienne Paola Navone qu'elle suit jusqu'aux Philippines, découvrant les ateliers artisanaux traditionnels où naît son goût pour la matière brute, en particulier le papier qu'elle collectionne déjà.
    Sa maison naît véritablement en 1996, avec un premier modèle de lampe baptisé Pèlerin : une forme de stalactite en papier mâché, teintée de pigments, dans un esprit inspiré des maisons de terre africaines. La pièce se vend jusqu'en Angleterre, chez le grand magasin Heal's.
    La vraie bascule survient un peu plus tard. Formée à la sculpture et au modelage en plâtre auprès d'un artisan ayant longtemps collaboré avec le designer Pascal Mourgue, elle façonne sa toute première forme en plâtre : un cocon. Il lui manque alors une matière capable de laisser filtrer la lumière. "Par hasard, j'ai trouvé le papier washi dans une petite boutique du Marais", le papier japonais traditionnellement utilisé pour les shojis, les cloisons coulissantes. C'est ainsi qu'en 1998 naît Cocon, son tout premier luminaire en papier washi, une pièce rééditée en édition anniversaire lors de sa rétrospective parisienne de septembre 2026 dernier.
    L'atelier de fabrication de Montreuil
    L'atelier de fabrication de Montreuil © Anne Emmanuelle Thion
     

    Le papier, une matière mal comprise

    A propos de sa matière de prédilection, Céline pointe sans détour un malentendu coriace : "L'impression que le papier est fragile, c'est vraiment très occidental, explique-t-elle. En Asie, on se sert beaucoup du papier pour créer des objets et en plus on le répare comme un canapé qu'on retapisse." Elle aime rappeler que certaines de ses toutes premières pièces, exposées dans son showroom depuis trente ans, n'ont pas bougé : "Le papier va se patiner, jaunir un peu, mais il ne va pas du tout se déformer. En réalité, c'est moins fragile que du verre."
    Ses luminaires sont fabriqués à partir de fibres de kozo, l'écorce du mûrier à papier, dont on tire le washi, du papier de grande qualité qu'elle se procure directement au Japon. Des centaines, parfois plus de mille, bandelettes de papier sont découpées, puis appliquées une à une, au pinceau, sur un moule ou une armature, à l'aide d'une colle naturelle. Selon les pièces, cette colle peut être à base de riz, d'huile de lin, de manioc, ou même de colle de peau, une recette empruntée à la lutherie traditionnelle. Un choix guidé par une conviction écologique assumée : "Je trouve intéressant d'aller retrouver les recettes d'antan qui fonctionnaient. Ça n'empêche pas d'utiliser des technologies modernes intéressantes comme la découpe laser. Mais si les composants peuvent être écologiques, c'est important." Une fois séchées et retirées de leur support, les couches de papier superposées forment une structure à la fois légère et étonnamment solide. La fabrication d'une seule pièce peut demander plusieurs jours à semaines de travail.
    Suspension IntoYo
    Suspension IntoYo © Marie Hubert Psaila
     

    Pièces personnelles et grandes collaborations

    Depuis trente ans, Céline Wright distingue nettement deux pans de son travail. D'un côté, ses collections signature, Cocon, Diva, L'Oiseau, ou la toute dernière, IntoYo, récompensée en 2026 par le prix French Design 100, qu'elle n'a jamais cédées à d'autres marques.
    De l'autre, des collaborations exclusives menées avec de grandes maisons françaises et internationales : Ligne Roset, pour qui elle a conçu un modèle en résine translucide teintée dans la masse ; Roche Bobois ; Steiner ; ou encore la Compagnie Française de l'Orient et de la Chine (CFOC), pour laquelle elle a créé la Baladeuse Haïku, une lampe nomade inspirée des lanternes des temples japonais, et développé une technique de dorure à la feuille de cuivre avec laquelle elle a créé la gamme Palanquin, des Diva à la coupole dorée toujours en vente à la CFOC. Elle a également collaboré avec la marque espagnole Leds-C4 sur la gamme d'abat-jour LED "voiles" diffusée à grande échelle dans le monde entier.
    Lampadaire Envol
    Lampadaire Envol © Florian Kleinefenn
     

    Des pièces qui racontent une vie

    Céline s'inspire du vivant et de la nature pour donner naissance à ses créations, certaines dépassant, pour elle, la seule dimension esthétique. Le cocon reste sa pièce fondatrice : "Quand j'ai une nouvelle maison, j'y mets un nuage ou un cocon, parce que c'est le départ de mon histoire." Céline a aussi une tendresse pour l'Oiseau né de l'observation des vautours survolant sa maison du Causse Noir. Deux autres pièces plus confidentielles portent une charge émotionnelle particulière : l'Âme, en forme de fuseau de tisserand de trois mètres de haut, produite en très peu d'exemplaires, et Envol, une grande flèche en équilibre créée après la mort de son père. "Ces pièces, c'était une manière de retrouver mon propre équilibre intérieur", commente-t-elle.
    Applique Diva
    Applique Diva © Florian Kleinefenn
     
    Elle partage également son affection pour Cocon Terre, une lampe de bureau qui associe une base en terre crue à un petit abat-jour aimanté qui, porté par le vent, semble littéralement flotter au-dessus de son socle. "Elle fait partie de mes recherches actuelles sur le mouvement", confie-t-elle.
    L'atelier de Montolieu
    L'atelier de Montolieu © Marie Hubert Psaila
     

    Deux ateliers, deux ambiances

    A son atelier de Montreuil, où tout a commencé, une équipe de huit personnes assure aujourd'hui la fabrication, la vente et le suivi de production. "C'est chouette cette petite fabrique", dit-elle avec tendresse.
    Montolieu répond à une tout autre ambition et le choix de l'Aude n'a rien d'un hasard : "La famille de ma mère est originaire de la région et il y avait une certaine cohérence à travailler le papier dans le fameux 'village du Livre'", plaisante-t-elle.
    Installé dans l'ancienne Manufacture royale de draps du XVIIIe siècle, un site distingué cette année par la Mission Patrimoine portée par Stéphane Bern, en bordure de la rivière Dure, ce nouvel atelier, ouvert six mois de l'année, est pensé comme un laboratoire, en particulier pour les pièces monumentales. "L'objet de ce lieu est expérimental. Ce sont les études avec de grands formats et j'ai deux thèmes d'études qui me tiennent à cœur en ce moment : j'ai envie de mettre mes pièces en mouvement, de faire voler la lumière et par ailleurs de faire sortir mes lampes en papier en mettant au point une finition spéciale outdoor", explique-t-elle.
    A Montolieu, Céline se lance dans une nouvelle technique héritée de son passage au Japon : au lieu de mouler le papier sur une forme rigide, elle construit des armatures en rotin et en bambou, sur lesquelles le washi est tendu. Une méthode qui ouvre déjà la voie à des commandes sur mesure pour des architectes, comme un magistral lustre en trois parties récemment, réalisé pour un château privé en région parisienne, appartenant à la famille Decaux. "Mon neveu (@ziuw_) qui sculpte le rotin est venu me prêter main forte pour mes structures, mais il a aussi une production propre de sculptures inspirées des comics. Il est super doué", glisse-t-elle.
    Performance à Montolieu pour l'inauguration de l'atelier de Céline Wright, le 8 août 2026.
    Performance à Montolieu pour l'inauguration de l'atelier de Céline Wright, le 8 août 2026. © Marie Hubert Psaila
     

    Une année de festivités

    Céline Wright a décidé de fêter ses trente années de créations lumineuses en fanfare. De se faire vraiment plaisir. Le point d'orgue s'est passé le 8 août 2026 à Montolieu avec une performance mêlant décors et créations en papier washi, avec le groupe Géométrie Variable en musique live improvisée, et un ami calligraphe japonais venu peindre directement sur les lampes suspendues en plein mouvement. "J'ai vraiment hâte de recommencer", partage-t-elle, décrivant une mise en lumière proche du théâtre, où des cocons actionnés au bout de longues perches de bambou évoquaient des marionnettes, un dispositif qu'elle a surnommé "pêcheurs de lumière". Céline avait déjà exploré cette veine scénique lors de sa résidence à la Villa Kujoyama, entourée d'une amie percussionniste et du même calligraphe. Elle aimerait aujourd'hui pérenniser ce format, idéalement épaulée par des scénographes professionnels : "Je me rends compte que c'est un vrai métier, il faut se faire aider", lance-t-elle à la cantonade.
    D'autres événements ont marqué l'année, comme une rétrospective de ses œuvres dans le cadre de la Paris Design Week du 10 au 19 septembre dans son showroom parisien, réunissant maquettes, croquis, archives et pièces historiques, de Pèlerin (1996) à ses recherches les plus contemporaines. L'année de célébration se conclura en janvier 2027 avec une exposition consacrée à ses recherches menées au Japon. Elle y retourne chaque année retrouver les artisans papetiers avec lesquels elle travaille directement, jusqu'à sculpter la matière sur place. Seront alors dévoilées une lampe laquée et un parasol lumineux conçu avec son distributeur japonais, déjà présenté lors d'une exposition universelle à Osaka.
    "Faire voler la lumière et l'installer à l'extérieur" : lampe Haïku de Printemps à Montolieu, près de la rivière Dure
    "Faire voler la lumière et l'installer à l'extérieur" : lampe Haïku de Printemps à Montolieu, près de la rivière Dure © Marie Hubert Psaila
     

    Le choix de l'indépendance

    Sur son univers visuel, immédiatement reconnaissable après trente ans, Céline Wright l'explique par un choix fait dès sa jeunesse : "J'ai commencé très tôt, à 25 ans, à ne plus travailler pour les autres. J'avais besoin de cette liberté. Ce n'est pas forcément facile de tout porter, mais au moins je suis libre", affirme-t-elle. De même, refusant toute hiérarchie entre art, artisanat et design, Céline, qui n'aime pas les étiquettes, tranche : « Je me sens artiste, artisan et designer tout à la fois. »
    Cette liberté, elle continue de la transmettre à ses stagiaires qu'elle accueille régulièrement dans ses ateliers, et aux collaborateurs qu'elle a elle-même formés à Montreuil. Un savoir-faire qui, pour l'heure, ne se laisse enfermer dans aucune retraite : la créatrice prépare déjà, pour janvier 2027, une exposition consacrée à ses recherches menées au Japon, où elle continue de retourner chaque année "sculpter le papier à la source", dans les fabriques mêmes qui le produisent. Pour la suite, elle voit plus loin encore : "Mon rêve est ici, à Montolieu : continuer cette voie de recherche, me consacrer davantage aux pièces uniques, au théâtre, et au Japon, y retourner passer six mois." Une manière, en somme, de continuer à mettre la lumière en mouvement.
    Céline Wright, l'art de sculpter la lumière
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