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Notre métier est fabuleux. Dès que l'on commence à imaginer un vitrail, c'est ouvrir un avenir vers un champ de possibilités lumineuses." Emmanuelle Andrieux présente tour à tour une maquette, un panneau sur table éclairante ou encore un fragment de verre ancien qu'elle porte vers la lumière. Chacun de ses gestes traduit l'attachement profond qu'elle porte à son métier et à cet artisanat d'exception.

Le vitrail pour la Maison de Famille Vuitton © La Maison du Vitrail
L'histoire commence en 1973, quand ses parents Christiane et Philippe Andrieux fondent leur atelier après un coup de cœur lors de la visite d'un atelier de vitrail organisée par leur école d'art. "
Quand ils ont découvert le verre et cette lumière qui le traversait, ils en sont tous les deux tombés amoureux." Ils démarrent en région parisienne avant de s'installer en 1976 rue Desnouettes. Emmanuelle naît et grandit là. Le soir, elle s'attarde au fond de l'atelier pour regarder ses parents travailler au rétroprojecteur, agrandissant leurs dessins sur un calque accroché au mur. "
On était dans le noir complet, il y avait juste la lumière du projecteur qui les éclairait de dos. Le dessin commençait à prendre vie dans un silence où on entendait juste le trait de fusain sur le calque. Je trouvais ça fascinant." Rentrée de l'école, elle jouait avec les morceaux de verre plutôt qu'avec ses jouets. Les odeurs de l'atelier - mastic, huile de lin, poudres d'émaux - font partie d'elle.
Quand elle annonce vouloir les rejoindre au sein de l'entreprise familiale, ses parents réagissent comme leurs propres parents et l'encouragent à acquérir une autre expérience professionnelle avant. Elle obtient son diplôme d'une école de commerce et revient. Son père la prend sous son aile pour la gestion, sa mère l'accueille chaque soir pour lui enseigner le geste. Pas d'école de vitrail : "
Nous avons toujours privilégié la formation en interne avec les meilleurs spécialistes." Il y a vingt-six ans qu'elle évolue dans l'atelier, onze qu'elle en a repris les rênes.

La pose des profilés en plomb qui enserrent les morceaux de verre © La Maison du Vitrail
Le savoir-faire
Quatorze artisans, deux maîtres verriers, une chef d'atelier, un directeur de chantier, travaillent avec elle, la plupart depuis plus de dix ans, certains depuis trente-cinq. "
Nous partageons tous la même exigence : viser l'excellence afin d'offrir à nos clients des réalisations qui répondent pleinement à leurs attentes."
Du mardi au samedi, l'atelier accueille architectes, décorateurs, particuliers, gestionnaires d'immeubles haussmanniens et collectionneurs américains qui envoient leurs lampes Tiffany de l'autre côté de l'Atlantique. La Maison du Vitrail fait tout en interne, de la conception à la pose : l'une des rares structures en France à assurer l'ensemble du processus sous un même toit.
La restauration patrimoniale exige, dit Emmanuelle, de l'humilité : "
Il faut entrer dans l'esprit de l'artiste d'origine et comprendre ce qu'il voulait dire." La création contemporaine l'anime autrement : "
J'aime bien détourner le vitrail, montrer qu'il n'est pas condamné à la religion ou au très classique."
Elle travaille avec des architectes qui arrivent avec un projet précis comme avec d'autres qui apportent juste leurs plans et leur moodboard. "
Souvent, je demande à rencontrer les clients pour voir leur décoration, comprendre leur vocabulaire de formes. Ressentir ce qui les anime, ce qui les fait vibrer pour mieux créer."
Attenante à l'atelier, une boutique prolonge cet univers au grand public : pièces maison, mais aussi créations d'autres artisans français - porcelaine, forge, ferronnerie. "
Je suis très engagée pour la promotion des artisans français."

Ajustement des profilés en plomb avant leur soudure, une technique qui perdure depuis le Moyen Âge © La Maison du Vitrail
La matière et les gestes
L'atelier de 600 m² se répartit en trois espaces. Le premier est dédié au dessin : Emmanuelle y crée ses maquettes au dixième, tracées à la main. L'agrandissement se fait comme du temps de ses parents : le dessin est projeté en taille réelle, reporté au fusain sur un calque d'assemblage entièrement numéroté, puis reproduit sur un papier épais découpé en calibres, les patrons qui serviront à couper chaque pièce de verre.
Le deuxième espace est celui de la coupe et de la peinture. Les artisans coupent à la molette, détachent les éclats à la pince. Sur la grande table éclairante, les panneaux assemblés sont peints ce qui permet de dessiner les détails fins, les traits d'un visage, les nervures d'un motif Art déco, "
une forme de délicatesse que la couleur seule ne donne pas". Les panneaux partent ensuite au four. L'atelier en possède quatre, et l'un d'eux cuit pratiquement tous les soirs. L'assemblage final se fait dans des profilés de plomb, exactement comme au Moyen Âge, ou en cuivre selon la technique inventée au XIXe siècle par Monsieur Tiffany lui-même.
Le troisième espace est celui du stock de verre : l'un des trésors de la maison. Plus de 18.000 m² de verre, dont 6.000 m² de verre ancien, patiemment constitué par ses parents qui rachetaient les stocks des ateliers qui fermaient. "
Constituer et conserver un tel stock représente un investissement important, tant pour sa capacité que pour sa valeur patrimoniale, soumise chaque année à l'imposition. Mais c'est une ressource indispensable, sans lui, il serait impossible de garantir des restaurations pleinement fidèles aux œuvres d'origine." Quand un verre manque, l'atelier le recrée par déformation et fusion à 750 degrés dans des moules fabriqués par l'atelier. Pour le verre neuf, un seul fournisseur en France : la Verrerie de Saint-Just, dans la Loire. Le reste vient d'Allemagne ou des États-Unis.
Au-delà du vitrail traditionnel, Emmanuelle explore le fusing, les sculptures mêlant verre et bois et les bijoux. "
Ce qui est extraordinaire, c'est de pouvoir se servir de toutes ces techniques. Sans jamais oublier de travailler dans les règles de l'art."

La restauration complète de la coupole des Galeries Lafayette à Paris © La Maison du Vitrail
Les réalisations
Parmi ses chantiers les plus spectaculaires, la restauration de la coupole des Galeries Lafayette : 1.975 vitraux déposés un à un, restaurés, reposés de nuit à 48 mètres de hauteur avec une équipe de cordistes, bouclés en quatre mois grâce au stock de verre ancien qui a permis de retrouver exactement les teintes et textures d'origine. Autres chantiers récents : les Lazaristes, Notre-Dame de Consolation (le Bazar de la Charité), la verrière de l'ex-BNP rue Bergère.
Côté création, elle a réalisé des panneaux monumentaux pour une boutique Christian Louboutin et pour son exposition à
L'Exhibition[niste], des vitraux pour Tiffany & Co. à Milan, des pièces pour Alaïa, Schiaparelli, Paco Rabanne... Et récemment, trois malles entièrement vitraillées pour la scénographie du défilé homme d'une grande marque : commande reçue en novembre, livraison en janvier, plus de 550 pièces de verre peint par face.
Sa plus grande fierté ? Une petite église de village dans l'Orne, dont elle a remporté le concours face à d'autres verriers et même face à ses propres parents. Le curé préférait le projet de son père. Le jour de l'inauguration, il lui a glissé : "
Vous m'avez convaincu, je serais heureux de faire l'office ici. Quand ça arrive, c'est quelque chose d'extraordinaire", sourit-elle.

Vitrail chez un particulier © La Maison du Vitrail
Défis et projets
Depuis huit ans, Emmanuelle mène dans l'ombre un combat discret mais décisif : trouver un substitut au plomb, que les normes européennes menacent d'interdire. Elle évalue les prototypes d'ingénieurs en conditions réelles d'utilisation. "
On n'est pas loin, mais on n'y est pas encore…" Autre défi quotidien : les fours tournent tous les soirs, et le prix de l'électricité a doublé... "
Nous faisons tout pour préserver cette exigence de qualité malgré ce contexte."
Du côté des horizons qui s'ouvrent, elle commence à travailler pour les hôtels et observe avec joie un basculement chez les architectes et décorateurs : "
Avant, ils avaient des préjugés. Depuis quelques années, ils aiment le vitrail car ils ont compris qu'il ne cache pas la lumière mais la sublime et qu'on peut obtenir un rendu très contemporain et surtout s'adapter à n'importe quelle décoration d'intérieur."

Peinture du vitrail pour la Maison de Famille Vuitton © La Maison du Vitrail
Son plus grand souhait ? "
Que les métiers d'art soient vraiment valorisés et que les salariés du secteur soient enfin payés à leur juste valeur." Pour cela, elle s'engage sans compter : présidente de la Chambre Syndicale Nationale du Vitrail, de l'Association Nationale des Entreprises du Patrimoine Vivant, administratrice de la Fondation AG2R pour la vitalité artistique. Ses soirées sont aussi denses que ses journées. "
La France possède une vraie mine d'or ; des savoir-faire exceptionnels et uniques dont nous sommes seuls détenteurs. Notre patrimoine est l'image de la France, nos savoir-faire sont notre richesse, notre fierté. Préserver nos métiers c'est préserver notre histoire, c'est préserver l'histoire de la France."
La Maison du Vitrail, 69 rue Desnouettes, Paris 15e. Ouvert du mardi au samedi, 9h -12h / 13h -18h. Label Entreprise du Patrimoine Vivant.