Lison de Caunes : "La marqueterie de paille, ce n'est pas que de l'Art déco"

    Publié le 4 septembre 2026 par Sonia Taourghi
    Lison de Caunes est maître d'art en marqueterie de paille et a fait revivre ce savoir-faire du XVIIᵉ siècle.
    Lison de Caunes est maître d'art en marqueterie de paille et a fait revivre ce savoir-faire du XVIIᵉ siècle. © Louis Teran / Ateliers Lison de Caunes
    RENCONTRE. A Paris, Lison de Caunes a passé quarante ans à sortir la marqueterie de paille de l'oubli. Maître d'art, petite-fille du décorateur André Groult, elle parle de ce matériau avec une énergie intacte et une idée fixe : ne pas laisser disparaître, après elle, un savoir-faire qu'elle a déjà sauvé une fois.
    Rue Mayet, dans le sixième arrondissement de Paris, la lumière prend une teinte particulière. Elle vient des brins de paille de seigle qui recouvrent les meubles, les panneaux et le sol, renvoyant un miroitement doré à chaque pas. C'est ici, entre six ateliers et une trentaine de salariés, que Lison de Caunes fait vivre une matière que plus personne ne travaillait il y a quarante ans. Elle en parle vite, avec des « beaucoup, beaucoup » qui reviennent en rafale.

    Un souvenir d'enfance devenu métier

    Le point de départ tient en une phrase. "Ce qui m'a amenée à ce matériau ? Je suis tombée en amour pour la marqueterie de paille." Elle a grandi entourée d'objets en paille. Chez ses parents, on servait le café sur un plateau réalisé par son grand-père, le décorateur André Groult, figure de l'Art déco. Enfant, elle passait des heures dans son atelier à le regarder travailler. "Je me suis dit, mais quelle matière magnifique. Et surtout, plus personne ne travaille cette matière."
    A l'époque, le constat est brutal. "Il n'y avait plus un artisan en France, en Europe et dans le monde qui travaillait la marqueterie de paille." Son grand-père est mort trop tôt pour lui transmettre quoi que ce soit. Elle apprend donc seule, à partir de ce qu'elle a vu enfant, avec les outils de la reliure qu'elle a étudiée à l'Union centrale des Arts décoratifs. "Je me suis passionnée, et lancée toute seule dans la reconnaissance du matériau. Ça a été très long."
    Pendant une vingtaine d'années, elle fait surtout de la restauration, des coffrets du XVIIe, du XVIIIe et du XIXe siècle, du mobilier pour les antiquaires. "C'est là que j'ai appris mon métier." En parallèle, elle montre la matière aux décorateurs, qui s'y intéressent peu à peu. "Depuis une quinzaine d'années, c'est redevenu complètement à la mode. Aujourd'hui, ça explose, la marqueterie de paille. Il y a un atelier qui s'ouvre par trimestre dans le monde entier."
    Panneaux muraux et cabinet en marqueterie de paille réalisés pour un appartement parisien, décoré par Walid Sfeir.
    Panneaux muraux et cabinet en marqueterie de paille réalisés pour un appartement parisien, décoré par Walid Sfeir. © Gaëlle Le Boulicaut / Ateliers Lison de Caunes
     

    De la restauration à la création

    Le retour de la paille, elle l'explique d'abord par le renouveau de l'Art déco chez les antiquaires. "Les décorateurs se sont rendu compte qu'ils pouvaient commander, en plus d'un meuble en marqueterie de paille de Jean-Michel Frank ou d'André Groult, des tables de nuit ou refaire des murs." Elle a surfé sur cette mode, puis a voulu s'en détacher. "Ce qui m'intéressait, c'est de sortir, d'innover, d'avancer, de ne pas rester scotchée à la période Art déco."
    La modernisation passe par la couleur. Quand elle a connu son fournisseur, un céréalier de Bourgogne, celui-ci proposait trois teintes. Il en a soixante aujourd'hui. "J'ai vraiment modernisé cette matière en faisant énormément de nouvelles couleurs et de nouveaux motifs, pour montrer aux décorateurs que la marqueterie de paille, ce n'est pas uniquement la reproduction de l'Art déco."
    Le basculement de la restauration vers la création a été net. "Pendant vingt ans, je ne faisais quasiment que de la restauration, et depuis vingt ans, je ne fais quasiment que de la création." Elle répond à des commandes de décorateurs et de designers, et cette liberté nourrit l'atelier. "Ça permet de penser à de nouveaux motifs, de nouvelles couleurs, des collaborations avec d'autres artisans. On fait des motifs avec de la plume et de la paille, on vient broder sur la paille, on vient incruster de la nacre, du métal, on vient peindre sur la paille."

    Des ateliers qui échangent leur savoir-faire

    Ces collaborations reposent sur un réseau tissé au fil du temps. "Ça fait plus de quarante ans que je fais de l'artisanat, donc je connais beaucoup d'artisans d'art." Une plumassière, quelqu'un qui travaille la nacre : les idées viennent des deux côtés. "Soit c'est moi qui dis, ce que tu fais, c'est magnifique, j'aimerais qu'on réfléchisse à une collaboration, soit c'est l'inverse."
    Le chemin vers la pièce finie demande de la patience. "C'est beaucoup d'allers-retours entre les ateliers, de possibilités techniques, une façon de chercher un rendu qui nous plaise à toutes les deux. Il faut mêler nos deux savoir-faire, mais en général, on y arrive." Elle ajoute, confiante : "Je suis très confiante dans les possibilités de réussir à faire ce qu'on a envie de faire."
    Panneau en marqueterie de paille pour la boutique Guerlain de Harrods, à Londres.
    Panneau en marqueterie de paille pour la boutique Guerlain de Harrods, à Londres. © Gaëlle Le Boulicaut / Ateliers Lison de Caunes
     

    Guerlain, Vuitton, Cartier : la visibilité change tout

    Le grand tournant est venu du luxe. Au départ, la création concernait surtout le résidentiel, mobilier et panneaux décoratifs. Difficile, alors, de montrer la matière. "Je ne peux pas dire à un client qui ne sait pas ce qu'est la marqueterie de paille : 'allez voir le dressing de Madame X'." L'arrivée de la paille chez Guerlain, chez Vuitton et beaucoup chez Cartier a tout changé. "Le public, les gens, les décorateurs ont vu ce qu'était la marqueterie de paille. Ça a amené une nouvelle clientèle pour des hôtels, des restaurants, des grands magasins de luxe."
    Aujourd'hui, l'activité se répartit à parts égales entre projets professionnels et résidentiels. "Beaucoup d'hôtels, mais beaucoup aussi de résidentiel. Ça doit à peu près s'équilibrer." Les commandes d'hôtels et de magasins augmentent, souvent sous forme de défis. Avec Cartier, l'atelier réalise des panneaux décoratifs dans le monde entier.
    La différence entre les deux mondes est moins tranchée qu'on l'imagine. Une tête de lit ou un panneau coulissant posé devant une télévision convient aussi bien à une maison qu'à un hôtel. "L'hôtellerie, c'est plus compliqué : le mobilier d'hôtel est souvent maltraité." Dans les hôtels, l'atelier privilégie donc les portes, les murs, les comptoirs de réception, et laisse le mobilier au résidentiel.
    L'atelier a collaboré avec l'agence Pierre-Yves Rochon pour réaliser des panneaux muraux en marqueterie de paille pour l'hôtel Woodward à Genève.
    L'atelier a collaboré avec l'agence Pierre-Yves Rochon pour réaliser des panneaux muraux en marqueterie de paille pour l'hôtel Woodward à Genève. © Ateliers Lison de Caunes
     
    Sa préférence va aux grandes surfaces. Il y a deux ans, l'atelier a habillé une suite privée de 200 mètres carrés dans un grand hôtel, tous les murs recouverts de paille. "Ce qui est beau, c'est le miroitement et la couleur de la paille." Elle se méfie de la micro-mosaïque, des cadrans de montre ou des bijoux en paille. "Je trouve que ça ne rend pas justice à la paille et à ses reflets extraordinaires." Restent le mobilier, les murs et les plafonds : "Je ne peux pas en mettre au sol et je ne peux pas en mettre dehors, mais il me reste beaucoup d'endroits où m'exprimer."

    Un fournisseur unique, en Bourgogne

    Derrière chaque pièce, il y a une seule source de matière première. Le céréalier bourguignon, Jean-Luc Rodot, avec qui elle travaille depuis plus de quarante ans, cultivait autrefois la paille de seigle pour le rempaillage de chaises et les toits de chaume. Le rempaillage étant peu à peu parti en Chine, il s'apprêtait à fermer. "Je lui ai dit, mais non, cette paille, c'est exactement la matière première qu'il faut pour la marqueterie." Il s'est pris au jeu, a multiplié ses teintures par dix et développé son entreprise. "Sans lui, je n'aurais pas cette matière première d'une très belle qualité. Et sans moi, il n'aurait pas eu le débouché." Il est aujourd'hui le seul à cultiver cette paille pour les marqueteurs du monde entier.
    Jean-Luc Rodot, fournisseur exclusif de l'Atelier Lison de Caunes, est reconnu comme le producteur français de seigle de référence pour la marqueterie.
    Jean-Luc Rodot, fournisseur exclusif de l'Atelier Lison de Caunes, est reconnu comme le producteur français de seigle de référence pour la marqueterie. © Ateliers Lison de Caunes
     

    Transmettre, coûte que coûte

    La transmission tient une place centrale. "C'est vraiment dans mon ADN. J'ai été obligée de tout réapprendre toute seule." Maître d'art, elle a formé une élève, Valérie Colas des Francs, restée quatorze ans à ses côtés avant d'ouvrir son propre atelier. Elle multiplie les stages, un week-end par mois, dix personnes à chaque fois, et intervient deux fois par an au campus Mana, en Bourgogne. Les écoles Boulle et Saint-Luc proposent désormais une initiation. "Beaucoup de gens qui ont ouvert des ateliers sont d'anciens stagiaires ou d'anciens salariés."
    Sa motivation ne varie pas. "J'ai trouvé un métier qui était en voie de disparition et je ne veux pas mourir avant de l'avoir vraiment retransmis." Le parallèle avec son grand-père est là, en creux : elle refuse pour la marqueterie de paille le sort qu'elle a déjà conjuré une première fois, quand elle a repris seule un savoir-faire qu'André Groult n'avait pas eu le temps de lui transmettre. Combien d'artisans dans le monde ? "Des maîtres d'art, il n'y en a qu'un, parce qu'il y a un maître d'art par technique." Des ateliers capables de répondre à de grosses commandes, ils sont quatre ou cinq en France. Ailleurs, des structures plus petites se multiplient. "Que ce soit en Inde, en Chine ou en Pologne, partout, il y a des petits ateliers qui s'ouvrent." La discipline reste pourtant mal répertoriée : il existe une marqueterie de bois reconnue, mais pas encore de marqueterie de paille. "Ça reste une petite niche dans l'art décoratif."

    Les projets qui comptent

    Deux réalisations lui tiennent particulièrement à cœur. La première, il y a une quinzaine d'années, les vitrines de la boutique Hermès du Faubourg Saint-Honoré, où elle a reproduit les célèbres carrés en marqueterie de paille. "C'était magnifique. Un travail de folie, et réussir à faire ça en trois mois, c'était un vrai défi." La seconde, La Boîte à Soleil, coffret dessiné par l'artiste Pierre Marie et réalisé par l'atelier en 2022. La pièce a été achetée par le musée des Arts décoratifs pour rejoindre ses collections permanentes. "C'est une vraie reconnaissance de mon métier, de la création dans la marqueterie de paille."
    Cette discrétion de la matière l'amuse encore. "Souvent, on voit ces objets sans penser à la marqueterie de paille." Lors des cent ans de l'Art déco, elle avait d'ailleurs prêté au musée deux reliures en paille réalisées par son grand-père.
    La Boîte à Soleil, dessiné par Pierre Marie et réalisé par l'Atelier Lison de Caunes en 2022, fait partie de la collection du musée des Arts décoratifs.
    La Boîte à Soleil, dessiné par Pierre Marie et réalisé par l'Atelier Lison de Caunes en 2022, fait partie de la collection du musée des Arts décoratifs. © Philippe Garcia / Ateliers Lison de Caunes
     

    L'atelier après elle

    Reste la question de l'avenir, qui la préoccupe moins depuis dix ans. Sa fille Pauline travaille avec elle. "Quand on a un atelier uninominal, on se dit : quand je ne serai plus là, qu'est-ce que ça va devenir ? Là, je sais que l'atelier Lison de Caunes va continuer. C'est très satisfaisant." Le reste de son énergie va aux expositions et aux conférences qu'elle donne un peu partout dans le monde, pour expliquer ce qu'est la marqueterie de paille.
    Au-dessus de son établi veille un portrait. "J'ai toujours mon grand-père, mon ange tutélaire." Un autoportrait de famille, réalisé par André Groult en marqueterie de paille, l'accompagne au quotidien et, dit-elle, la surveille. La boucle se referme là : l'enfant qui regardait travailler son grand-père transmet à son tour, et sa fille prendra la suite. "Je suis très heureuse de perpétuer le génie de mon grand-père, que je trouvais un grand styliste, un grand décorateur." Une phrase résume sa manière de travailler, et sans doute d'avancer. "Dans des métiers de niche et très peu connus, il faut toujours dire oui. On réfléchit après comment on va faire."
    L'autoportrait de famille, réalisé par André Groult en marqueterie de paille, accroché au-dessus de l'établi, veille sur Lison de Caunes.
    L'autoportrait de famille, réalisé par André Groult en marqueterie de paille, accroché au-dessus de l'établi, veille sur Lison de Caunes. © Ateliers Lison de Caunes
     
    Lison de Caunes : "La marqueterie de paille, ce n'est pas que de l'Art déco"
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