Alexis Dandreis, alchimiste du néon

    Publié le 21 avril 2026 par Agnès Carpentier
    Portrait Alexis Neons
    Portrait Alexis Neons © Valentin Bourdiol
    PORTRAIT. Dans son atelier parisien à deux pas du 104, Alexis Dandreis, 39 ans, travaille le verre au chalumeau avec la précision d'un orfèvre et la liberté d'un artiste. Néoniste depuis 2020, il est l'un des très rares artisans en France à maîtriser de A à Z l'art du néon véritable, de la conception du dessin technique jusqu'à l'installation. Un métier quasi secret, qu'il s'emploie à hisser au rang de l'art, porté par une lumière qui, dit-il, "magnétise le regard de tout le monde".
    L'aventure a commencé par une révélation, un soir, dans une boutique de glaces de Montréal lors d'un voyage. Une bande de lumière bleue et rouge souligne la façade du bâtiment en suivant sa courbe. "Je me suis dit : waouh, comme c'est beau cette source de lumière. Comment ça marche ?" Alexis Dandreis cherche sur YouTube, creuse, découvre qu'à quelques rues de chez lui, dans le 11e arrondissement, existe le seul lycée technique de France qui enseigne encore la verrerie scientifique : le lycée Dorian. "Un mois et demi après, c'était parti, je commençais mon CAP." Rien ne le prédestinait pourtant dans son histoire familiale, son père travaillant dans une banque et sa mère dans une crèche. Mais Alexis, très créatif, avait déjà fait les arts décoratifs, puis enchaîné un CAP de menuisier. "Le néon, ce n'est pas une reconversion, précise-t-il avec conviction : C'est un chemin qui bifurque." Un chemin tracé par la lumière.
    G2G-Organique Sculpture Lumineuse 2025
    G2G-Organique Sculpture Lumineuse 2025 © Alexis Dandreis / Alexis Néons
     

    Le savoir-faire

    Alexis exerce officiellement sous l'appellation de souffleur de verre au chalumeau, option enseigne lumineuse, l'une des quelque 200 spécialités de la liste française des métiers d'art, une reconnaissance méritée pour un savoir-faire longtemps cantonné au monde industriel de l'enseigne. "Aujourd'hui, le néon, c'est un artisanat d'art, ce qui n'était vraiment pas le cas avant. Le procédé du néon, français, date de 1910, découvert par l'ingénieur Georges Claude et mis en scène la première fois au Grand Palais pour un salon de l'auto. Le processus a ensuite été industrialisé à grande échelle avant de régresser depuis l'apparition de la LED", explique-t-il.
    Alexis travaille seul dans un atelier de 55 m² au sein de la pépinière de la Chambre des Métiers et de l'Artisanat d'Île-de-France, et gère tout de bout en bout : repérage chez ses clients, dessin technique sur tablette graphique, fabrication des formes en verre, soudure des électrodes, gazage, peinture, et installation.
    La clientèle particulière est très rare en raison d'un coût certain de fabrication. Sa clientèle se répartit plutôt en quatre axes principaux : les architectes d'intérieur, qui commandent des luminaires sur mesure épousant l'architecture d'un lieu, les restaurateurs ou commerçants, en quête d'une enseigne unique, la production de pièces pour d'autres artistes ou institutions artistiques et ses créations personnelles (sculptures lumineuses et tableaux en néon), qu'il expose notamment aux Lignes, l'exposition de métiers d'art de la Mairie de Paris à Bastille. "Si je pouvais, je ne ferais que des pièces comme ça", rêve-t-il.
    Événement Nike
    Événement Nike © Alexis Dandreis / Alexis Néons
     

    La matière et les gestes

    Une fois la commande reçue, tout commence pour le néoniste par une prise de côtes puis un dessin technique qu'il réalise sur tablette graphique avant de le projeter à l'échelle 1 sur le mur de l'atelier. Les deux lignes du tracé correspondent au diamètre exact de la canne de verre de 11 ou 14 ou 20 millimètres de borosilicate, le pyrex à la française, plus résistant que le verre tendre utilisé ailleurs dans le monde. "Quand vous le travaillez, il faut le chauffer davantage, il a besoin d'oxygène. Mais c'est mieux à travailler et plus résistant." précise Alexis.
    Trois types de chalumeaux entrent ensuite en jeu : un fixe autour duquel on fait tourner le verre, un à main qui décrit des arcs autour de la pièce immobile, et un troisième dit "rideau de feu" pour les grandes courbes. C'est ici que la magie opère : sous la flamme, le verre se plie, s'étire, prend vie avec une souplesse stupéfiante. "Cela fonctionne sur le principe de la gravité et je vais tout de suite dans une recherche du volume", explique le professionnel qui chauffe et souffle le verre.
    Une fois la forme en verre obtenue, les électrodes en pyrex sont soudées aux extrémités. Le tube est vidé de son air par une pompe à vide, puis rempli de gaz : du néon pur pour le rouge, de l'argon pour toutes les autres couleurs. Une quinzaine de teintes sont possibles, du blanc glacé au rose bonbon, du jaune solaire au vert forêt ou au bleu nuit, chaque nuance révélée par le pigment phosphorescent déjà déposé à l'intérieur de la canne par le fabricant (la société milanaise GlosterTube). "En gros, on utilise le néon qui ne donne que du rouge, et l'argon qui crée des ultraviolets et qui permet de révéler toutes les autres couleurs à travers le pigment phosphorescent collé à l'intérieur de la canne", décrypte Alexis.
    Vue studio 2026
    Vue studio 2026 © Alexis Dandreis / Alexis Néons
     
    Cette palette somptueuse est l'une des grandes supériorités du néon sur la LED : là où le ruban plastique produit une lumière froide et agressive qui "grille l'œil", le néon, lui, "ne vous agressera pas l'œil, et ça fait 360 degrés de lumière. Même si c'est un blanc froid, ça reste une enveloppe qui est chaude pour l'œil." Dans un bar, un restaurant, un espace de vie, cette lumière chaude et enveloppante crée une atmosphère que nulle LED ne peut imiter.
    Vient ensuite la peinture : certaines parties du tube doivent être occultées à la peinture noire pour que la lumière ne filtre qu'aux bons endroits, une étape longue et minutieuse qui peut mobiliser encore deux jours après que la pièce en verre est terminée. La pièce est enfin câblée, puis transportée dans des caisses en bois garnies de paille, fabriquées par Alexis lui-même fort de son CAP de menuisier, pour amortir les chocs jusqu'au chantier d'installation.
    Les agrafes lumineuses
    Les agrafes lumineuses © Alexis Dandreis / Alexis Néons
     

    Les réalisations

    Les formes qu'Alexis peut produire sont d'une liberté totale : lettres cursives, courbes organiques, cercles parfaits, spirales, angles vifs, végétaux stylisés, formes architecturales épousant un plafond ou une cloison. Le verre chaud obéit à toutes les intentions, et c'est précisément ce que la LED, coincée dans son ruban rectiligne ou son plexi usiné, ne peut pas offrir. "Ce n'est pas très joli. Et quand vous avez un problème, vous ne réparez pas." Le néon, lui, se répare, se restaure, et peut durer des décennies. Alexis en a lui-même eu la preuve en reconstituant une enseigne dont les tubes avaient 38 ans d'âge.
    Parmi ses chantiers les plus remarquables, une installation de plafonniers en forme d'agrafes pour les bureaux d'une entreprise parisienne : des formes d'une minutie extrême, enchâssées dans le plafond grâce à un système de blocage conçu en impression 3D, les électrodes entièrement dissimulées dans les cloisons.
    Il a également réalisé l'enseigne recto-verso d'un restaurant de gastronomie marocaine à Orléans, et un luminaire événementiel en forme de basket pour Nike. Pour la Fondation EDF, il a refabriqué et réinstallé une œuvre de François Morellet, artiste majeur de l'art contemporain, dans les bureaux du campus de Saclay. "C'est aussi ça ramener le néon dans le champ de l'art."
    Les yeux dans le vase 2025
    Les yeux dans le vase 2025 © Alexis Dandreis / Alexis Néons
     
    Ses créations personnelles explorent une obsession formelle : la forme du vase ou de la jarre, "assez métaphorique par rapport au néon". Ses tableaux lumineux jouent sur des strates de matériaux - fond noir découpé en contreforme, fond blanc en retrait de cinq centimètres pour créer un volume, néon posé par-dessus - et produisent des effets de profondeur fascinants. Une série de luminaires à anneaux organiques montés sur socle est actuellement exposée aux Ateliers de Paris. Pour son travail, la Fondation Banque Populaire lui a décerné le prix des métiers d'art et il a également reçu le label Fabriqué à Paris. Et lorsqu'on lui rappelle que sa lumière attire irrésistiblement le regard, il sourit : "La lumière, ça magnétise le regard de tout le monde."
    Enseigne Orléans 2024
    Enseigne Orléans 2024 © Alexis Dandreis / Alexis Néons
     

    Défis et projets

    Dans son travail de néoniste, l'artiste doit faire face à un adversaire redoutable : la LED. Depuis les années 2000, le ruban plastique venu d'Asie a fait fermer des dizaines d'ateliers, séduisant commerçants et enseignistes par son coût d'achat plus bas et sa facilité de pose. Mais Alexis relativise cette concurrence avec lucidité : "Cela simplifie la vie car ça évite la casse par exemple. Mais ça reste moins beau. Et l'empreinte carbone de la LED est vraiment marquée car ce sont des rubans qui viennent de Chine et que l'on ne répare pas. On les jette…" A l'inverse, le néon consomme certes un peu plus d'électricité, mais c'est un objet durable, réparable, à la lumière organique et vivante, irremplaçable dès lors qu'on recherche une vraie chaleur visuelle. "Ce qui était très connu dans les années 60 à 80, notamment dans les grandes villes aux USA ou Hong Kong, a été galvaudé. Les gens appellent néon un bout de plastique. Ça n'a pas de sens. Le néon, c'est le nom d'un gaz." Et ce gaz, quand il circule dans un tube de verre soufflé à la main, produit quelque chose que nulle technologie de substitution n'a encore réussi à égaler.
    Le principal défi d'Alexis reste l'approvisionnement : l'unique producteur mondial d'électrodes en borosilicate (le pyrex sans lequel le néon à la française ne peut exister) est sur le point de cesser son activité. Il rêve de voir reprendre cette chaîne de production, de doubler la surface de son atelier pour mieux valoriser ses créations, et de collaborations avec des galeries parisiennes. "J'aimerais bien avoir 100 mètres carrés et valoriser vraiment ce que je fais, au-delà de répondre à des commandes." Quant à la transmission, il organise une fois par mois des workshops intenses de 9h15 à 19h30, où deux participants fabriquent leur propre néon de bout en bout. "C'est eux qui font et ils repartent avec le néon qu'ils ont produit."
    Œuvre François Morellet
    Œuvre François Morellet © Alexis Dandreis / Alexis Néons
     
    Le mot de la fin ? "C'est un métier très manuel, minutieux et précis. Les multiples étapes demandent beaucoup de concentration. On est à la fois designer, artiste verrier et technicien des gaz et de la lumière. C'est cette richesse qui me plaît et, bien que nous ne soyons plus que trois ou quatre sous la quarantaine à pratiquer ce métier, j'espère bien pouvoir continuer le plus longtemps possible."
    Alexis Dandreis, néoniste, @alexis_neons, 134 rue d'Aubervilliers, 75019 Paris. Workshops sur rendez-vous.
    Alexis Dandreis, alchimiste du néon
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