Jérôme Declercq : "Je ne suis qu'un rouage de la transmission"

    Publié le 14 octobre 2026 par Sonia Taourghi
    A la tête de Declercq Passementiers, Jérôme, Margot et Élisa Declercq perpétuent la tradition du métier.
    A la tête de Declercq Passementiers, Jérôme, Margot et Élisa Declercq perpétuent la tradition du métier. © Alexandre Réty
    RENCONTRE. Depuis 1852, la maison Declercq Passementiers fabrique à la main galons, franges et embrasses pour les châteaux, les décorateurs et les particuliers. Jérôme Declercq, qui la codirige avec sa sœur Élisa, revient sur un métier rare, ses chantiers marquants et la place que prend aujourd'hui sa fille Margot.
    Rue Étienne Marcel, à Paris, le showroom de Declercq Passementiers abrite aussi un petit musée de la passementerie. Les ateliers, eux, se trouvent à Montreuil-aux-Lions, dans l'Aisne. Fondée par Joseph Bertaud en 1852, la maison n'a jamais quitté la famille. Jérôme Declercq y travaille depuis 1980 et la dirige avec sa sœur Élisa depuis 2011 : à lui le commercial et la création, à elle la fabrication.

    Une vocation d'enfance

    "Tout petit, j'avais envie de faire ce métier-là, et j'ai toujours dit que je viendrais à faire ça", raconte Jérôme Declercq. En 1980, son baccalauréat en poche, il entre en apprentissage à l'atelier pour trois ans et demi. Il passe ensuite peu à peu au commercial : il suit les chantiers et, surtout, rend visite aux décorateurs pour leur présenter la passementerie.
    Pour son père, Claude, la transmission allait de soi, "même si parfois c'était un peu compliqué". "C'était un homme au caractère très fort, qui avait eu la chance de vivre les années 1970 et une expansion incroyable du marché", explique-t-il. "Ensuite, le marché a changé, il a fallu s'adapter, et nos visions n'étaient pas toujours les mêmes. Avec un homme charismatique, discuter n'est pas toujours évident." Il n'a jamais cherché à l'imiter : "Je voulais apporter ma pierre à l'édifice, et surtout à la transmission. Je ne suis qu'un rouage supplémentaire pour faire passer cette entreprise aux années futures. Tous ces ancêtres sont des transmetteurs. L'envie de transmettre, c'est dans l'ADN de ceux qui viennent ici, sinon ça ne marche pas." Chacun avait ses techniques, reconnaît-il, mais il a beaucoup retenu de celles de son père.
    A l'atelier de Montreuil-aux-Lions de Declercq Passementiers, le travail à l'établi.
    A l'atelier de Montreuil-aux-Lions de Declercq Passementiers, le travail à l'établi. © Declercq Passementiers
     

    Un marché qui a changé de visage

    Selon lui, le ralentissement commence dès 1985, alors même que la maison continue de se développer. Le marché de la passementerie a toujours reposé sur un pays plus gros consommateur que les autres : les pays du Golfe prennent le relais de la France dans les années 1980 et 1990, puis viennent les États-Unis. Les années 2000 marquent un tassement progressif. Les attentats du 11 septembre 2001 provoquent "un coup d'arrêt assez fort", puis les crises s'enchaînent plus vite qu'auparavant, en 2008, en 2015, jusqu'aux conflits géopolitiques récents.
    Le lien avec la géopolitique est direct, explique-t-il : "Les gens qui ont de l'argent achètent nos produits pour leurs décorations, et les décorateurs avec qui nous travaillons y sont sensibles. Quand ils ne se sentent pas rassurés, ils freinent. Et ce frein se retrouve partout, chacun achète moins." Sa réponse tient en une ligne de conduite : "Il faut se réadapter, sortir de nouvelles choses, trouver de nouvelles façons de vendre, être toujours en mouvement."
    A l'atelier de Montreuil-aux-Lions de Declercq Passementiers, le tissage d'un galon or sur un métier à navettes.
    A l'atelier de Montreuil-aux-Lions de Declercq Passementiers, le tissage d'un galon or sur un métier à navettes. © Declercq Passementiers
     
    L'hôtellerie ne figure pas parmi ses priorités. "Pour vous dire la vérité, on préfère travailler avec le résidentiel", confie-t-il. Le résidentiel, c'est le terrain du sur-mesure et du lien direct avec le client, auquel il tient. Il y trouve aussi un public réceptif : "Chez les consommateurs dits courants, il y a plutôt un regard d'intérêt pour ce produit." Il en va de même pour les jeunes diplômés des écoles de design : ils ne connaissent rien au produit, mais veulent comprendre et sortir d'un certain minimalisme. Le goût évolue par cycles, note-t-il, même s'il ne prédit pas un retour aux années 1970.
    Un gland en cours de fabrication dans l'atelier Declercq Passementiers : la tête, montée sur un moule en bois, est habillée à l'aiguille.
    Un gland en cours de fabrication dans l'atelier Declercq Passementiers : la tête, montée sur un moule en bois, est habillée à l'aiguille. © Declercq Passementiers
     

    Galons, crêtes et cartisanes

    Pour les non-initiés, Jérôme Declercq dresse l'inventaire : le galon ; la crête, un galon en trois dimensions aux formes d'arcades ; les franges ; les effilés ornés de jasmins, petites décorations réparties sur toute leur longueur ; les cartisanes, petites pièces rondes posées aux coins des canapés ou des coussins ; le câblé, une petite corde colorée ; enfin les glands et les embrasses qui retiennent les rideaux.
    La moitié de l'activité relève de la "fabrication spéciale", autrement dit du sur-mesure. Les clients arrivent rarement avec un projet abouti. "Ils ne sont pas forcément très créatifs et ont besoin qu'on les guide énormément. C'est pour ça qu'ils viennent nous voir." Une commande sur mesure demande entre un et quinze mois. Côté budget, l'écart est considérable : de 25 euros à 100.000 euros pour une pièce, et jusqu'à un million d'euros pour un grand chantier de passementerie.

    De Versailles à un miroir de famille

    Citer Versailles ou Schönbrunn "fait très bien", sourit-il. Ces chantiers au long cours comptent, ne serait-ce que parce qu'ils mobilisent un atelier complet. La maison vient de réaliser la passementerie du lit de la chambre du roi à Versailles, présentée au public en avril 2026. "Il a fallu quarante ans pour décider ce projet, et sa réalisation nous a pris environ trois ans, quatre même."
    Une frange réalisée par Declercq Passementiers pour le château de Versailles.
    Une frange réalisée par Declercq Passementiers pour le château de Versailles. © Declercq Passementiers
     
    Le souvenir qu'il raconte le plus volontiers est pourtant plus modeste. Un couple âgé pousse un jour la porte du showroom pour refaire l'accroche d'un miroir ayant appartenu à leur grand-mère. Ils rêvaient de confier cette commande à Declercq Passementiers. "C'était très simple, du câblé pour tenir le miroir et un gland en haut. Quand ils sont venus le chercher, ils étaient complètement chamboulés, tellement fiers, tellement heureux. Ça m'a bouleversé. Pour moi, ce sont des moments très importants."

    Créer avec les designers

    Pour toucher décorateurs et designers, la maison s'appuie sur des commerciaux sur le terrain et sur une présence très active sur Instagram. Sa notoriété lui amène aussi des projets particuliers. "Il faut aller tout le temps sur le terrain, rendre visite aux gens pour montrer ce qu'on fait." Instagram lui sert également à titre personnel : il y découvre beaucoup d'artistes, d'artisans et de métiers.
    La collaboration avec Mathieu Lehanneur illustre une conviction ancienne. "J'estime être un très bon passementier, mais j'ai besoin de me nourrir d'autres personnes et d'autres visions." Quand un jeune créateur, parfois tout juste sorti d'école, propose un premier projet sans savoir ce qu'est la passementerie, la maison accepte de collaborer, parfois gratuitement, pour lui faire profiter de son savoir-faire. "Ça nous nourrit et ça nous fait du bien." Il pose toutefois une condition : "Il faut qu'il y ait un vrai travail de passementerie. Souvent, les projets de designers comportent des franges, des choses qui pendent, mais c'est un travail du fil plus qu'un savoir-faire de passementier. Au final, il faut que ça fasse travailler les artisans, et que ça les fasse évoluer et grandir."
    Les passementeries Declercq habillent la chambre de l'Empereur au château de Rambouillet. Tapissier : Atelier Phelippeau.
    Les passementeries Declercq habillent la chambre de l'Empereur au château de Rambouillet. Tapissier : Atelier Phelippeau. © Ambroise Tézenas
     

    Ouvrir les portes, former la relève

    Une fois par mois, le showroom parisien accueille des groupes pour une démonstration : ce qu'est la passementerie, comment on la fabrique. Des artisans de l'atelier viennent parfois montrer leurs gestes. Pour visiter l'atelier de Montreuil-aux-Lions, il faut s'inscrire en groupe auprès du syndicat d'initiative de Château-Thierry. Ces visites restent ouvertes à tous, sans sessions réservées aux écoles. "Les clients sont pressés. Ces temps de visite et de formation nous enlèvent de la production, et pour nous, le temps de main-d'œuvre compte."
    L'équipe s'est nettement rajeunie : la moyenne d'âge tourne aujourd'hui autour de 40 ans. Les recrues viennent de tous les horizons, puisque la formation se fait directement à l'atelier. La maison privilégie en revanche les habitants de Montreuil-aux-Lions et des villages voisins. "Le premier intérêt, c'est de faire vivre le bassin et de faire travailler les gens de la région. Il n'y a pas de problème de déplacement ni de logement."
    La transmission familiale se poursuit avec Margot, sa fille, entrée dans l'entreprise il y a quatorze ans. Elle a suivi un long apprentissage à l'atelier, est passée par le commercial, puis est revenue à la fabrication. Elle se consacre désormais à la création, entre l'atelier et Paris. "On essaie de lui transmettre le plus fidèlement possible, pour qu'elle ait toutes les armes pour faire continuer cette maison et former à son tour d'autres personnes." Une relève qui n'allait pas de soi, rappelle-t-il : "J'ai eu sept enfants, et une seule prend la relève."
    Jérôme Declercq : "Je ne suis qu'un rouage de la transmission"
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