Marie De Decker : "Travailler l'or comme un langage"

    Publié le 2 octobre 2026 par Sonia Taourghi
    Marie De Decker, artiste multidisciplinaire installée entre le Luxembourg et l'île Maurice.
    Marie De Decker, artiste multidisciplinaire installée entre le Luxembourg et l'île Maurice. © Atelier Marie De Decker
    RENCONTRE. Portraitiste de chefs d'État devenue artiste de l'or, Marie De Decker partage sa vie entre le Luxembourg et un village mauricien au nom prédestiné, Poudre d'Or. Elle y puise une œuvre qui mêle dorure, textile et matériaux glanés pour célébrer le vivant.
    Exposée au Grand Palais lors de la biennale Révélations en 2025, puis à Venise en 2026, Marie De Decker suit une trajectoire qu'elle qualifie elle-même de "vertigineuse, à mon échelle". Née à Paris, l'artiste pratique aujourd'hui la sculpture, l'installation, le dessin et la performance. Ce qu'elle préfère pourtant, c'est la rencontre. "Les échanges avec le public m'apportent autant de plaisir que de concrétiser une œuvre", confie-t-elle.

    Du portrait à la feuille d'or

    Avant l'or, il y a eu l'objectif. Marie De Decker a mené une carrière de photographe professionnelle et photographié des chefs d'État, des présidents et des rois, mais aussi des anonymes. Ce qu'elle aimait dans cet exercice ? "Le moment privilégié avec la personne, pour saisir une part de ce qu'elle renferme de plus intime. La présenter sous son meilleur jour, même si ce n'est pas le bon jour, et faire ressortir l'énergie vitale qui l'anime."
    Sa signature de l'époque : des portraits grandeur nature, très contrastés, sur fond sombre, aux ombres marquées. Jamais de lumière naturelle, toujours un flash très travaillé, "mais toujours dans une poésie, une légèreté du moment". Peu à peu, une envie s'impose : faire durer ces images. "Je voulais que la figure représentée ne reste pas juste 50 ou 100 ans, mais qu'elle traverse le temps et devienne presque éternelle." Elle explore le métal, la pierre, la gravure, puis découvre la dorure. D'abord, de la feuille d'or posée sur ses tirages, ensuite des images tirées directement dans l'or et gravées dans le métal.
    Dans l'atelier, quelque chose change. "Je sentais une énergie, comme si je n'étais jamais seule. Ces sensations ont commencé quand j'ai travaillé l'or." Elle en tire une conviction : ce métal mérite mieux qu'un rôle d'aplat ou d'ornement. Elle décide de le travailler en volume, "comme un langage, une écriture".
    De la photographie, elle garde le clair-obscur. Sur ses supports sombres, l'or capte et renvoie la lumière. Un jeu qu'elle rattache aussi à la Renaissance, dont l'héritage traverse tout son travail. "Le clair-obscur rend les figures presque fantastiques. Il crée le mouvement, la perspective, la profondeur. C'est toujours sur lui que je m'appuie."

    L'or par fusion

    Ce goût des techniques remonte à ses études. A l'époque de MySpace, bien avant Facebook, maîtriser des savoir-faire lui semblait "le meilleur moyen de me distinguer d'un ordinateur". C'était aussi, selon elle, une façon de mener sa vie d'artiste et de femme en toute indépendance. "Les techniques que je maîtrise sont une source de richesse", résume-t-elle.
    Elle travaille aujourd'hui des poudres d'or et des feuilles de plusieurs nuances, selon un procédé qu'elle appelle la fusion : la feuille fait corps avec la matière qu'elle recouvre, "avec l'âme qui est en dessous". Chaque œuvre naît d'un désir de transmettre. "Ce ne sont pas des vérités, plutôt des choses que j'ai observées et qui me semblent légitimes pour traverser les époques et les générations." Ses sujets viennent du vivant, de la nature, des traditions anciennes et de ses propres origines.
    La sculpture suspendue Further Than Here est actuellement exposée à l'Espace Vanderborght à Bruxelles jusqu'au 4 novembre 2026.
    La sculpture suspendue Further Than Here est actuellement exposée à l'Espace Vanderborght à Bruxelles jusqu'au 4 novembre 2026. © Atelier Marie De Decker
     

    Poudre d'Or, la mangrove pour matrice

    Sa principale source d'inspiration porte un nom qui ne s'invente pas. Marie De Decker vit une partie de l'année à Poudre d'Or, un village de l'île Maurice posé sur une forêt de mangroves classée réserve naturelle. Un réservoir de biodiversité qui, selon elle, "n'a pas été créé par l'homme, n'est pas entretenu par l'homme, et n'existe que par lui-même et pour lui-même". La nature s'y alimente et s'y régénère seule.
    En découvrant ce lieu, elle raconte s'être sentie "au centre de l'univers". Loin de tout élément artificiel, on y ressent, dit-elle, l'essence même de la vie, "à l'échelle d'une bactérie comme d'une galaxie". Les mangroves deviennent pour elle des allégories de la vie, et ses œuvres des célébrations du vivant, toujours porteuses d'un message positif.
    Marie De Decker vit une partie de l'année à l'île Maurice dans le village bien nommé Poudre d'Or
    Marie De Decker vit une partie de l'année à l'île Maurice dans le village bien nommé Poudre d'Or © Atelier Marie De Decker
     
    Le Luxembourg, où elle vit aussi en forêt, nourrit ce même lien. Elle y apprécie un pays "authentique, sans chichi, où l'on prend les choses comme elles viennent", attaché à la protection des milieux naturels. C'est pourtant à Maurice que tout va plus vite. "Au contact de la nature, des questions restées en suspens trouvent tout de suite une réponse. Je crois que c'est valable pour beaucoup d'artistes."
    L'île lui fournit aussi une matière. Elle y ramasse des filets de pêche qu'elle transforme et tisse dans ses œuvres. Le Linceul, une pièce de quatre mètres qui illustre la biennale luxembourgeoise De Mains de Maîtres, est entièrement faite de ce nylon resté des années dans l'océan. Une démarche qui, selon elle, peut aussi trouver écho auprès d'entreprises engagées sur l'écologie.
    Le Linceul, œuvre de quatre mètres, tissée à partir de filets de pêche récupérés à l'île Maurice.
    Le Linceul, œuvre de quatre mètres, tissée à partir de filets de pêche récupérés à l'île Maurice. © Atelier Marie De Decker
     

    Des Flandres à l'empire du Mali

    Ses racines croisent deux cultures : les Flandres, du nord de la France au nord des Pays-Bas en passant par la Belgique, et l'Afrique de l'Ouest, avec des origines peules réparties sur cinq pays. Elle parle de tribus plutôt que de pays. "Une tribu, c'est une culture, des traditions, des savoir-faire propres aux habitudes de vie d'un peuple. Ça dit beaucoup mieux ce qui fait notre essence."
    Côté flamand, sa grand-mère lui a transmis la dentelle, la broderie, le tricot et le point de croix, des techniques qu'elle tenait elle-même de sa mère et de sa grand-mère. Marie De Decker en a fait une "grammaire du textile", qu'elle transpose librement. "Elle me disait toujours qu'il fallait couper dans le droit fil, placer le patron comme ci, comme ça. Ça m'embêtait, je n'avais pas envie de me plier aux règles." Elle garde ce qui fait la beauté du textile pour le hisser au rang d'œuvre d'art, et prolonge à son tour cette chaîne de transmission.
    The Shape of Drift, or rose et terre crue, présentée à FIAT LUX, Venise, 2026.
    The Shape of Drift, or rose et terre crue, présentée à FIAT LUX, Venise, 2026. © Atelier Marie De Decker
     
    Côté africain, l'or s'impose. L'artiste s'intéresse à l'histoire méconnue des grands empires d'Afrique de l'Ouest, lieux d'échanges de savoirs à l'époque du Moyen Âge et de la Renaissance européenne. En particulier l'empire du Mali, dont l'empereur reste la personne ayant possédé le plus d'or de l'histoire, avec ses nombreux orfèvres et artisans du métal. Les deux héritages se rejoignent dans ses perles, qu'elle façonne elle-même en terre crue rouge, celle des architectures du Mali ou du Sénégal, sur le modèle des perles portées par les femmes des portraits de la Renaissance flamande.

    Quand l'œuvre échappe à l'atelier

    Au départ, raconte-t-elle, l'artiste qui invente un langage tâtonne seule dans son atelier, "comme un petit chimiste », avec une vision qui n'a de vérité que pour elle. La magie opère plus tard. « C'est quand l'œuvre échappe à son histoire et à l'atelier, et que des gens qui ne connaissent ni mon parcours ni mes origines y trouvent leur propre signification." Elle dit rester "ahurie, depuis le premier jour", devant l'émerveillement dans les yeux du public.
    D'où sa formule : "Pour moi, l'art n'est pas une passion, c'est une mission : réintroduire la contemplation dans le quotidien." Pour la suite, elle imagine ses œuvres dans des lieux publics, en accès libre et gratuit, "le plus largement possible".
    Marie De Decker : "Travailler l'or comme un langage"
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