Un parcours entre Tokyo, New York et Paris
Avant la lumière, il y a eu les beaux-arts à Tokyo, puis un master de philosophie de l'urbanisme à l'Université de Tokyo. "
C'est là que ma palette s'est encore élargie pour parler d'architecture et d'histoire des villes. Aujourd'hui, cela me permet de lire une ville pour concevoir un plan lumière, sur une ville entière ou un quartier." Elle part ensuite étudier le design industriel dans une école parisienne aujourd'hui fermée, où enseignaient des architectes, des designers, des graphistes et des peintres en activité. "
On touchait la réalité. La vitesse de travail n'a rien à voir entre le monde professionnel et les études, et on doit gérer plusieurs projets en même temps."
C'est à Paris qu'elle trouve le mot qui relie ses centres d'intérêt. "
Design, peinture, art, ville, cinéma, théâtre, tout cela se construisait autour de la lumière." De retour au Japon, elle annonce à sa mère, l'éclairagiste Motoko Ishii, qu'elle veut faire le même métier. Celle-ci, très étonnée, lui propose de rejoindre son agence à condition d'en passer l'examen d'entrée, et lui conseille aussi d'aller voir ailleurs. Akari-Lisa Ishii fait alors un stage chez Howard Brandston à New York, où elle découvre "
le côté très business consultant, à l'anglo-saxonne". Après trois ans auprès de sa mère, la touche artistique française lui manque. Elle rentre à Paris et devient cheffe de projet chez Light Cibles, aux côtés de Louis Clair, l'un des pionniers de la conception lumière en France. En cinq ans, elle travaille sur Notre-Dame de Paris, le Mont-Saint-Michel et de nombreux projets en Asie, notamment Singapour et la Malaisie, "
du monument historique au parc des oiseaux, en passant par un musée, un hôtel ou un temple".

Le spa de l'hôtel The Woodward, à Genève. Conception lumière : Akari-Lisa Ishii, I.C.O.N. © Akari-Lisa Ishii & I.C.O.N.
Quand des clients commencent à la solliciter directement, elle se met à son compte. "
J'étais à Paris, je ne connaissais personne, ce n'était ni ma culture ni ma langue. Au début, c'était beaucoup de concours, raté, raté, raté. C'est la persévérance qui m'a permis de décrocher des projets." Les architectes l'appellent ensuite, et les grands chantiers arrivent, comme le parc des expositions de la Gran Via à Barcelone.
Une agence transversale
La diversité guide la façon de penser et de travailler d'I.C.O.N. "
Il y a les deux cultures sur lesquelles je base mon travail, le côté japonais et asiatique et le côté occidental et français, mais je m'intéresse aussi beaucoup aux cultures africaine et arabe." Elle revient d'Asie centrale, "
encore une découverte merveilleuse". "
C'est un métier qui me permet de voyager, d'aller au-delà des deux cultures que j'ai moi-même." Là où beaucoup d'agences se cantonnent à la muséographie ou à l'urbanisme, la sienne couvre six ou sept domaines, parmi lesquels l'espace urbain, le patrimoine, les hôtels, les boutiques, les musées et l'événementiel. Le contexte figure d'ailleurs parmi les dix rôles qu'elle attribue à la lumière. Au Japon, en France, au Moyen-Orient ou en Afrique, chaque situation géographique, historique ou sociale appelle selon elle une réponse spécifique.

Le Blue Ocean Dome, pavillon conçu par Shigeru Ban pour l'Exposition universelle d'Osaka 2025. Conception lumière : Akari-Lisa Ishii, I.C.O.N. © Akari-Lisa Ishii & I.C.O.N.
Cette transversalité se retrouve dans ses collaborations au long cours. Pour le Centre Pompidou-Metz, c'est elle qui a fait le premier pas. En visitant l'exposition consacrée aux candidats du concours, elle découvre le projet lauréat de Shigeru Ban et Jean de Gastines. "
J'ai eu tout de suite plein d'idées. J'ai fait quelque chose qu'il ne faut pas faire, j'ai pris l'image du projet et je l'ai transformée en image de nuit." Elle appelle l'agence, et c'est Shigeru Ban lui-même qui décroche. "
Il a rigolé, parce qu'il cherchait justement quelqu'un pour la lumière. Depuis ce jour, nous ne nous sommes jamais quittés." Plus récemment, ils ont travaillé ensemble sur le Blue Ocean Dome, pavillon composé de trois dômes conçu pour l'Exposition universelle d'Osaka 2025. Akari-Lisa Ishii éclaire aussi l'exposition « Shigeru Ban par Shigeru Ban », qui ouvre le 4 décembre au Centre Pompidou-Metz. "
On est tous ravis de se retrouver dans ce lieu sur lequel on a travaillé il y a vingt ans, avec le graphiste et la même équipe."
Le visage de nuit des bâtiments
Pour Akari-Lisa Ishii, les architectes qui connaissent l'importance de la lumière l'intègrent dès le début du projet, "
et pas à la fin, comme un meuble qu'on ajoute au bâtiment". Elle a travaillé avec Jean Nouvel, Kengo Kuma ou Studio KO. "
Plus on intervient tôt, meilleurs sont le résultat et le déroulement du projet. On est concepteurs, pas seulement décorateurs. Je m'occupe du visage de nuit du bâtiment, alors que l'architecte pense souvent à son visage de jour."
Au Centre Pompidou-Metz, l'éclairage est si intégré qu'on ne voit presque aucun appareil en journée. Pour la campagne d'ouverture du musée, affichée notamment dans le métro parisien, l'équipe a choisi une photo de nuit du bâtiment. "
Ça ne se fait jamais. Pour inaugurer un musée, on utilise plutôt une photo de jour ou les collections. Mais la vue de nuit soulignait mieux les caractéristiques architecturales."

Exposition au Musée de la mode et du costume, à Arles. Architecture intérieure : Studio KO. Conception lumière : Akari-Lisa Ishii, I.C.O.N. © Akari-Lisa Ishii & I.C.O.N.
A Arles, elle a retrouvé Studio KO, avec qui elle avait déjà travaillé sur le Musée Yves Saint Laurent de Marrakech et, récemment, sur le Centre for Contemporary Arts de Tachkent, en Ouzbékistan. Pour le Musée de la mode et du costume, inauguré en 2025, les architectes l'ont associée à la réflexion sur l'ambiance des salles. Elle a participé à la conception technique des vitrines pour obtenir l'image imaginée dès le départ, des œuvres qui flottent dans le noir et se reflètent dans les plafonds miroirs. "
Si la lumière n'est pas bien conçue, cet effet ne peut pas être obtenu. C'est comme un théâtre, les lumières sont cachées. C'est devenu la signature du musée." "
Maintenant, je fais partie du paquet", ajoute-t-elle.
Une lumière qui suit les heures et les saisons
Dans un musée, il n'y a ni jour ni nuit. Dans un bureau, une maison, un hôtel ou une boutique ouverte tard, la lumière doit évoluer. Pour la boutique Parfums Christian Dior des Champs-Élysées, I.C.O.N. a programmé des changements de couleur et d'intensité selon l'heure et la saison, en suivant la lumière naturelle. "
En hiver, quand on marche dans le froid et qu'on voit une boutique éclairée d'une lumière blanche chaude, on a envie d'entrer parce qu'on se sent accueilli. Quand il fait chaud dehors, une impression de fraîcheur donne aussi envie d'entrer." Le même principe vaut pour le rythme de la journée, avec une lumière forte le matin et plus orangée le soir.

La boutique Parfums Christian Dior des Champs-Élysées, à Paris. Conception lumière : Akari-Lisa Ishii, I.C.O.N. © Akari-Lisa Ishii & I.C.O.N.
A l'hôtel, la chambre doit répondre à tous les usages. "
On doit réellement utiliser notre imagination sur la façon dont toutes les clientèles peuvent vivre dans la même chambre. Si le client arrive en début d'après-midi, l'ambiance doit être joyeuse, claire, propre. Quand il revient après le dîner, elle doit être feutrée, conviviale, cosy. En pleine nuit, avec un jet lag ou du travail à quatre heures du matin, elle s'adapte aussi." Chaque espace, du couloir au spa, demande son propre éclairage.
L'art d'éclairer juste
Vice-présidente de l'ACE, l'Association des concepteurs lumière et éclairagistes, Akari-Lisa Ishii défend le collectif. "
On exerce le même métier et parfois on se bat pour un projet, mais on avance mieux ensemble." Elle multiplie les conférences, dans les écoles, auprès des professionnels ou du grand public, et voit dans Light Trend, l'exposition qu'elle produit avec Motoko Ishii pour Maison&Objet depuis 2013, un moyen de sensibiliser les professionnels de l'architecture intérieure aux bénéfices de la lumière. Après "Horizon" en 2026, l'édition de janvier 2027 aura pour thème "Sense", la lumière comme sensation. L'an prochain, elle enseignera aussi dans une université en ligne d'un nouveau format au Japon, ouverte à tous, retraités comme personnes en reconversion.

Création lumière, What lighting design can offer, Akari-Lisa Ishii, I.C.O.N., éditions Archibooks, 2025. © Akari-Lisa Ishii & I.C.O.N.
En septembre 2025, après vingt ans de pratique, elle a publié Création lumière, sous-titré
What lighting design can offer, chez Archibooks, en français, en anglais et en japonais. Le livre consacre un chapitre à chacun des dix rôles de la lumière selon elle : narration, magie, revitalisation, immersion, bien-être, communauté, contexte, image, mise en scène et environnement. Ces dix rôles font désormais l'objet de vidéos que l'agence diffuse à ses contacts, sous la forme d'un essai, et Akari-Lisa Ishii a commencé à les aborder en conférence. Elle a volontairement écarté le livre de la technique. "
On recule tout de suite quand on parle de détails techniques. J'ai donc concentré le livre sur le concept de chaque projet. L'idée, c'est que la lumière est un cadeau pour enrichir ta vie, ton espace, ta façon d'être." Entre l'artiste et la technicienne, elle ne choisit pas. "
Clairement les deux. C'est comme un véhicule qui avance avec deux roues. On rêve, mais il faut le réaliser, pour que le résultat soit utilisable, durable et beau."
Akari-Lisa Ishii suit de près les nouveautés techniques, esthétiques et de contrôle, dans les salons comme dans son agence, où elle reçoit chaque jour des fabricants. "
Ce sont nos outils pour exprimer nos idées, comme un peintre qui découvre un nouveau pinceau ou un nouveau pigment." A EquipHotel, du 2 au 5 novembre à Paris, le fabricant français Brossier Saderne lancera deux luminaires qu'elle a dessinés.

Light Trend 2026, "Horizon", exposition officielle de Maison&Objet Paris produite par Akari-Lisa Ishii et Motoko Ishii. © Akari-Lisa Ishii & I.C.O.N.
A qui veut repenser l'éclairage de sa maison, elle conseille de commencer par tout éteindre. "
Commencez par une bougie et ajoutez petit à petit, par-ci, par-là, plusieurs sources. L'ambiance change, et vous découvrez des choses que vous n'aviez pas vues. C'est comme les vêtements, on teste beaucoup avant de trouver son propre style, et on s'arrête au bon niveau." Ces essais donnent un vocabulaire pour chaque occasion. "
Ce soir, je mets juste une bougie et un petit quelque chose sur la cheminée. Un autre soir, je fais un peu plus." Akari-Lisa Ishii tient beaucoup à une formule répandue à l'ACE et au-delà : "
Ce n'est pas éclairer beau, c'est éclairer juste."