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Odilon Redon et les arts décoratifs

Par Pauline Polgár
,
le 1 avril 2011
Les arts décoratifs, un visage moins connu et pourtant essentiel de l'artiste Odilon Redon, à découvrir au cours de la magnifique rétrospective consacrée à ce "Prince du Rêve", dans les Galeries Nationales du Grand Palais. La salle à manger du Château de Domecy y est notamment pour la première fois reconstituée.
"Je couvre les murs d'une salle à manger de fleurs, fleurs de rêve, de la faune imaginaire ; le tout par grands panneaux, traité avec un peu de tout, la détrempe, l'aoline, l'huile, le pastel même dont j'ai un bon résultat en ce moment-ci, un pastel géant (...) c'est une suite de mon art, je crois. Ces noirs, où sont-ils maintenant ?" Lettre à André Bonger, mi-janvier 1901. Odilon Redon parle ainsi de cette grande entreprise que représente pour lui la réalisation du décor de la salle à manger du château de l'un de ses plus grands mécènes, Robert de Domecy, à Domecy-sur-le-Vault (Yonne). On décèle dans ces simples lignes, toute l'importance que revêt cette réalisation pour celui qui fut surnommé le "Prince des rêves".
<i>Autoportrait</i>, vers 1910. Huile sur carton, 56x52cm. Collection particulière.
Autoportrait de Odilon Redon © Jean Bernard
Autoportrait, vers 1910. Huile sur carton, 56x52cm. Collection particulière.
 Une (r)évolution de son art
A soixante ans, en ce début du XXème siècle, l'artiste opère en effet une évolution, l'on peut même dire une révolution dans son art : connu et reconnu pour ses lithographies et ses fusains - ses fameux "Noirs" - le voici entré dans le monde des arts décoratifs par cette première commande. Alors même que la couleur et la lumière intègrent de plus en plus ses œuvres... Dans ces dernières, Redon trouve un nouveau souffle, une nouvelle sérénité. Sans pour autant se départir d'un certain mystère. Un mystère dans lequel nous chercherons comme dans toutes ses œuvres, une brèche vers le monde des rêves... "La faculté de rêverie est une faculté divine et mystérieuse, écrivait d'ailleurs Baudelaire dans ses Paradis Artificiels, - le poète qui nourrit tant les œuvres de Redon - car c'est par le rêve que l'homme communique avec le monde ténébreux dont il est environné."
Jusqu'à encore récemment, la plupart des décors du peintre sont restés confidentiels, nous explique Marie-Pierre Salé, conservateur en chef au Musée d'Orsay et l'une des commissaires de la rétrospective consacrée à cet artiste fantastique - dans tous les sens du terme, aurait-on envie de souligner - actuellement présentée dans les Galeries Nationales du Grand Palais à Paris (avant le Musée Fabre à Montpellier). Justement parce qu'ils n'avaient pas quitté pour beaucoup la sphère privé pour laquelle ils avaient été réalisés*.

Suite de l'article en pages suivantes.

*Pour exemple, le grand pastel de la salle à manger, qui restait seul à sa place au château, après la dispersion des œuvres au fil du temps, n'a quitté sa pièce d'origine que très récemment, acquis par le musée japonais Mitsu, alors même que l'exposition se préparait !
<i>La Cellule d'Or</i> 1892 ou 1893. Londres, The British Museum.
Affiche expo Odilon © RMN - Grand Palais
La Cellule d'Or 1892 ou 1893. Londres, The British Museum.
 Odilon Redon, Prince du Rêve (1840-1916)
du 23 mars au 20 juin 2011 dans les Galeries Nationales du Grand Palais
du 7 juillet au 16 octobre 2011 au musée Fabre de Montpellier
- Commissaire général : Rodolphe Rapetti, conservateur général du Patrimoine, chercheur associé à l'Institut national d'histoire de l'art
- Commissaires : Marie-Pierre Salé, conservateur en chef au Musée d'Orsay ; Valérie Sueur-Hermel, conservateur au département des Estampes et de la Photographie de la Bibliothèque nationale de France, chargée des collections du XIXe siècle
- Scénographie : Hubert Le Gall
Odilon Redon et les arts décoratifs

La salle à manger de Domecy : une reconstitution exceptionnelle

Domecy - reconstitution
Domecy - reconstitution © Hubert Le Gall
Cette exposition est ainsi l'occasion de redécouvrir, non seulement l'incroyable parcours d'Odilon Redon et ses multiples visages artistiques, mais aussi de prendre conscience de cette dimension essentielle de son oeuvre, qui l'occupera une grande part de sa fin de vie, à partir de 1900 - il meurt en 1916. Pour la première fois en effet, la grande salle à manger de Domecy est reconstituée dans ses proportions d'origine - hommage est rendu ici à Hubert le Gall pour la scénographie magnifique de l'ensemble de l'exposition - au terme de cette épopée chronologique qui nous donne à voir les visages successifs de l'artiste... L'on passe de l'ombre des "Noirs", à la lumière éclatante et les couleurs uniques des œuvres présentées dans les dernières salles. Des panneaux empreints du japonisme ambiant alors en vigueur à l'époque certes, mais surtout reflets, non seulement des techniques maîtrisées par l'artiste, mais aussi de son incroyable sens décoratif...
Une période de sa vie qui verra également se réaliser des commandes pour les Gobelins - la seule commande officielle de sa carrière - la fresque de l'Abbaye de Fontfroide - qui sera exceptionnellement accessible durant la présentation de l'exposition au Musée Fabre de Montpellier - et bien d'autres, tel le décor du salon du salon de musique de Madame Chausson, ou comme encore ce magnifique paravent exposé là aussi lors de la rétrospective... A la fin de sa vie, il a donc réussi à être reconnu "comme une figure tutélaire dans le renouveau de la peinture décorative par la jeune génération des Nabis et par la critique", comme l'on nous le confirme dans le catalogue - à se procurer d'urgence !
"Ce passage à l'art décoratif, renchérit Marie-Pierre Salé, lors de notre entretien, m'a paru extraordinaire, éblouissant, d'autant plus à l'âge auquel il l'opère - il avait alors 60 ans ! C'est très étonnant de faire cette révolution et qu'il se retrouve ainsi sur le terrain d'artistes beaucoup plus jeunes que lui. Je trouve cela assez troublant, touchant."
Découvrez quelques oeuvres de l'artiste exposées au Grand Palais, en pages suivantes

A ne pas manquer :

- Catalogue de l'exposition :
25x29 cm, 440 pages, 346 illustrations, broché, 49 €.
Editions de la Rmn et du Grand Palais,
Paris (2011)
- Application iPad : e-album de l'exposition par Pierre Pinchon, 4,99€.
- Odilon Redon, l'expo :
15x20 cm, 360 pages, 200 illustrations, broché, bilingue français-anglais, 18,50 €.
Editions de la Rmn et du Grand Palais, Paris, (2011).
De nombreux ouvrages sont également remis en valeur à l'occasion de cette exposition. A ne pas manquer, parmi bien d'autres, l'ouvrage de l'artiste, A soi-même, publié aux éditions José Corti.
Site de l'exposition
La salle à manger de Domecy : une reconstitution exceptionnelle

Odilon Redon et le rêve

Araignée ou Araignée souriante
Araignée ou Araignée souriante © RMN Grand Palais/ph.JG Berizzi
Araignée ou Araignée souriante 1881 Fusain, estompe, traces de gommage, grattage (rayures) et fixatif sur papier vélin chamois, 49,5x39 cm Paris, Musée d'Orsay, conservé au département des Arts graphiques du musée du Louvre
"Contemporain des impressionnistes (il participera en 1886 à la dernière exposition du groupe), Odilon Redon (Bordeaux 1840 - Paris 1916) demeure comme le grand artiste du mystère et du subconscient en une époque qui était surtout éprise de réel et d'objectivité. L'un des principaux acteurs de l'art au tournant des XIXe et XXe siècles, il a joué un rôle essentiel dans la genèse du symbolisme, notamment par ses fusains et ses lithographies (les célèbres Noirs) (...)" (RMN)
La première éclosion de la notoriété de Redon viendra de ses fusains et ses lithographies dont il a une maîtrise exceptionnelle. Ses inspirations ? Baudelaire, Poe, Darwin, Goya... Son premier recueil de lithographies s'intitulera Dans le rêve (1879) et lui vaudra une reconnaissance dans le milieu du symbolisme naissant, notamment littéraire, comme l'explique et le montre l'exposition, ainsi avec Huysmans qui lui rend hommage dans son ouvrage A rebours. Il comptera parmi ses amis proches de nombreux écrivains et poètes, citons notamment Mallarmé.
Odilon Redon et le rêve

Odilon Redon lithographe

L'oeil, A Edgard Poe, Odilon Redon
L'oeil, A Edgard Poe, Odilon Redon © BNF
A Edgar Poe Planche 1 : L'oeil, comme un ballon bizarre se dirige vers l'infini Album de six planches et une couverture-frontispice 1882 Lithographies sur chine appliqué sur velin Paris, BNF
Ses "Noirs" sont empreints d'une singularité inégalée et d'une modernité de sujets et de traits inédits pour l'époque. Monstres, fantasmagories, mystères... Les rêves de Redon se montrent fantastiques, dans tous les sens du terme !
Odilon Redon lithographe

Odilon Redon, une exposition exceptionnelle

L'oeuf Odilon Redon
L'oeuf Odilon Redon © BNF
L'Oeuf 1885 Lithographie sur Chine appliqué sur vélin 29,7 x 22,7cm (motif) Paris, BNF
L'exposition 2011 rassemble quelque 180 peintures, pastels, fusains et dessins, ainsi qu'un ensemble très important de l'oeuvre gravé et lithographié (environ une centaine d'estampes) provenant de prêts de la Bibliothèque de France, qui compose un parcours chronologique qui s'attache à "mettre en évidence l'évolution stylistique et thématique de Redon, depuisl'époque angoissée des Noirs, jusqu'à la profusion colorée de ses dernières oeuvres, selon une progression de l'ombre à la lumière." (RMN)
Odilon Redon, une exposition exceptionnelle

Odilon Redon, de l'ombre à la lumière

reconstitution Domecy
reconstitution Domecy © Hubert le Gall
Reconstitution de la salle à manger de Domecy Hubert le Gall
De 1890 à la fin du siècle, c'est pour Odilon Redon, l'époque "où s'opère progressivement une transposition dans la couleur de la thématique onirique jusque là réservée à l'univers des Noirs (...) Il s'adonne avec une originalité absolue au pastel, dont il demeurera avec Degas l'un des plus grands maîtres. Il devient l'un des protagonistes du symbolisme, fréquente Mallarmé et Gauguin."
A partir du début du XXe siècle, Redon fait éclater les couleurs dans ses oeuvres, de plus en plus grandes. Et se consacre de plus en plus aux arts décoratifs. "Bonnard, Vuillard, Matisse et les Fauves lui rendent alors hommage (...)" (RMN)
Cette rupture de 1900 est symbolisée par la réalisation du décor de la salle à manger de Domecy (pour lequel malheureusement nous ne pouvons montrer que les visualisations 3D d'Hubert le Gall).
Odilon Redon, de l'ombre à la lumière

Domecy, une oeuvre magistrale

Reconstitution de la salle à manger de Domecy
Reconstitution de la salle à manger de Domecy © Hubert le Gall
Reconstitution de la salle à manger de Domecy Hubert le Gall
Le décor de cette salle à manger a été réalisé entre juin 1900 et avril 1901. Son mécène avait demandé à Odilon Redon des panneaux devant éclairer la pièce, où le rouge et le jaune dominent. 18 panneaux ont, semble-t-il, été exécutés. Ici en sont exposés 17, le dernier ayant disparu. Parmi eux, le fameux grand pastel, acquis pendant la période de préparation de l'exposition par le musée de Tokyo.
On y retrouve tout l'art de Redon, des compositions "pas vraiment réalistes, pas vraiment abstraites", comme nous l'explique Marie Pierre Salé. Des fleurs "imaginaires" - la nature est très prégnante dans l'oeuvre de Redon, une influence que l'on doit notamment à son amitié avec le botanisme Clavaux -, des arbres (dont les branches franchissent les boiseries d'un panneau à l'autre - un exemple flagrant de japonisme)...
Domecy, une oeuvre magistrale

Odilon Redon et les bouquets

Odilon Redon et les bouquets - Reconstitution de la salle à manger de Domecy
Odilon Redon et les bouquets - Reconstitution de la salle à manger de Domecy © Hubert le Gall
Reconstitution de la salle à manger de Domecy Hubert le Gall
Odilon Redon composa de nombreux bouquets pictoraux. Certains d'entre eux sont exposés dans la rotonde, juste avant que le public ne pénètre dans la salle consacrée à Domecy. La denière salle, consacrée aux arts décoratifs, comporte quelques pièces issues de la commande des Gobelins, ainsi qu'un paravent, où les motifs floraux sont plébiscités là encore.
"A Bièvres, se levant de bonne heure, mon père aimait commencer sa journée au fond du jardin, à lire quelques pages de Pascal - son auteur favori - ou de Montaigne, de Suarès, ou de Rémy de Gourmont. Ma mère, pendant ce temps, préparait avec soin - et amour, son modèle : un grand vase de fleurs."
Arï Redon, 1956
Odilon Redon et les bouquets

Odilon Redon et la couleur

Panneau rouge Odilon Redon
Panneau rouge Odilon Redon © François Doury
Panneau rouge 1905 Huile et détrempe sur toile 159,5 x 113,5 cm Collection particulière
"J'ai voulu faire un fusain comme autrefois : impossible, c'était une rupture avec le charbon. Au fond, nous ne nous survivrons que grâce à des matières nouvelles. J'ai épousé la couleur depuis, il m'est difficile de m'en passer."
Odilon Redon à Maurice Fabre, 1902
Odilon Redon et la couleur
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