L'HABITAT SOUS TOUS LES ANGLES

Conseils de méthode pour reconquérir les rues

Par Valentin Boudonnet
,
le 23 mai 2013
"Reconquérir les rues" : vaste programme que propose Nicolas Soulier, urbaniste et professeur d'architecture, dans son tout dernier ouvrage*. Loin de donner des réponses toutes faites, l'auteur dresse un constat saisissant et propose quelques pistes d'action innovantes, en privilégiant toujours la notion de plaisir et de spontanéité. Entretien.
Maison à part : Que signifie le titre de votre ouvrage : reconquérir les rues ?
Nicolas Soulier : Reconquérir les rues, c'est pour moi, réinvestir un espace que l'on a su habiter par le passé. Il s'agit de se le réapproprier afin que nous puissions agir dessus. Je ne me concentre que sur les rues résidentielles et non celles où se trouvent les magasins et cafés. Le constat est simple et partagé par un grand nombre : les rues se sont vidées des gens qui l'occupaient habituellement, elles ne vivent plus. Désormais, la voiture a pris une place prépondérante et les rues ne sont plus que des voies de circulation. Un riverain qui flâne sur le trottoir sera ainsi mal vu par les automobilistes, comme n'étant pas à sa place.
MAP : N'est-ce pas un peu utopique que de penser que tous les citoyens se sentiront concernés par cette reconquête et feront le choix de la sécurité et de l'intérêt commun ?
Nicolas Soulier : Il ne faut pas être dans l'extrême angélisme ni dans le pessimisme le plus total. Cette question repose sur un équilibre. Il ne s'agit pas forcément de penser que tout le monde doit prendre part à cette reconquête. Soit cette initiative est personnelle et est encouragée par les services publics, soit le dispositif est le fruit d'un travail concerté entre riverains, associations et élus. Il ne faut pas grand-chose pour que cela bouge. Dans le livre, je parle d'un quartier brêmois, en Allemagne, qui était connu pour ses petits jardins devant les maisons. Epargné par les bombardements, il devait être rasé dans les années 70-80 pour laisser place à un pôle de services et à des voies destinées aux voitures. Un collectif de riverains s'est battu pour le préserver et a même utilisé une rue comme prototype pour montrer qu'il était possible d'aménager ce quartier en y mettant de la vie. Aujourd'hui, ce lieu inspire de nombreux urbanistes du monde entier et ce collectif a reçu une médaille très récemment pour son combat.
MAP : Qu'est-ce qu'une rue vivante selon vous ?
Nicolas Soulier : Une rue vivante est une rue où les enfants jouent dehors sans crainte, où les riverains prennent soin des abords de leur maison et prennent l'initiative pour aménager leur trottoir, et où les voitures ne prennent pas une place disproportionnée, ni dans leur circulation, ni dans leur stationnement. Une rue vivante favorise d'ailleurs le bon voisinage. Il suffit par exemple de quelques mots sur le temps, sur la vie qu'il peut y avoir dans la rue, pour créer un début de dialogue avec ses voisins. Cela devient possible uniquement lorsque l'on a quelque chose à faire devant chez soi, comme lorsque l'on entretient un petit jardin, devant sa maison, à la vue de tous. C'est aussi l'occasion de partager un moment avec ses voisins, sans les faire rentrer dans son intimité. Pour permettre ce petit échange, sans créer un espace commun à tous, on peut envisager l'installation d'une petite clôture qui ne coupe pas le regard. Les solutions sont multiples et ne nécessitent pas tout le temps l'action des pouvoirs publics.
MAP : A qui est destiné cet ouvrage ? Des élus, des urbanistes, des habitants soucieux de leur quartier ?
Nicolas Soulier : J'ai écrit cet ouvrage pour que tout le monde puisse se l'approprier. Je ne suis qu'une modeste contribution dans un processus de compréhension collective. Tout le monde est d'accord sur le constat, d'ailleurs, la première question que les gens me posent lorsque je présente mon livre, c'est "Comment fait-on pour reconquérir nos rues ?", comme si ce fait n'était pas discutable et qu'il fallait désormais se concerter collectivement sur nos moyens d'action. Pour l'instant, je suis très agréablement surpris et j'ai reçu un grand nombre de réactions positives, autant des professionnels que des particuliers. Cela témoigne d'un sentiment unanimement partagé : nos modes de vie évoluent, notre habitat doit suivre ce mouvement et surtout ne pas rester figé.
Retrouvez la suite de l'interview en page suivante.
Conseils de méthode pour reconquérir les rues

Un partage de la rue en bonne intelligence

Un partage de la rue en bonne intelligence - Reconquérir les rues
Un partage de la rue en bonne intelligence - Reconquérir les rues © Editions ULMER
MAP : Justement, avez-vous un conseil à donner, en particulier, aux élus qui voudraient suivre vos pistes d'action ?
Nicolas Soulier : En ce qui concerne les élus : la clef, c'est de ne pas faire à la place des gens, mais de les accompagner dans leur démarche. Par exemple, dans le livre, je parle d'une association de San Francisco qui propose aux habitants d'un quartier de planter des arbres devant chez eux. Cela a fonctionné : les habitants ont entretenu chacun l'arbre qui leur avait été offert et la municipalité a laissé faire tout en observant bien pour repenser, à l'avenir, ce type d'espace devant les maisons.
MAP : Certains des exemples que vous citez sont des échecs, en particulier en France. A quoi cela est dû et avez-vous trouvé d'autres exemples qui ont marché ?
Nicolas Soulier : Il n'y a pas que des échecs. Suite à la parution de mon livre, j'ai été contacté par un grand nombre de personnes qui m'ont montré des initiatives qui ont fonctionné, à Chevigny par exemple. Moi-même, j'ai découvert plus tard, dans le 4ème arrondissement de Paris, une rue qui est agréable à parcourir. Cet aménagement particulier a été rendu possible grâce à une exception urbaine : la rue est publique, mais la voie est privée et donc le sol appartient aux riverains. Cette règle de l'exception, comme elle est appliquée dans des pays comme l'Autriche, nous est complètement étrangère. Si l'exception doit être, selon moi, envisagée comme la confrontation entre le réel et la règle de base, en France, nous ne réfléchissons pas de cette façon. Une exception est pour nous quelque chose d'anormal, qui doit être cadré, et l'on crée pour cela une dérogation, qui enchaîne sur une autre dérogation, et ainsi de suite... C'est un cercle vicieux qui tue la spontanéité.
MAP : La généralisation des "zones 30" et du vélo semble être une des pistes sur laquelle vous misez le plus. Pourquoi ?
Nicolas Soulier : Le vélo n'est pour moi pas seulement un hobby, mais un véritable outil d'urbanisme. Il structure les rues, requiert des passages plus larges ou mieux partagés et est ouvert sur l'extérieur, contrairement à une voiture qui va être un coin d'intimité mais complètement fermée à la rue. Pour autant, je ne dis pas qu'il faut supprimer toutes les voitures, mais que le partage de la rue doit se faire en bonne intelligence. Et pour cela, les zones limitées à 30 km/h en ville me paraissent tout à fait indiquées. Elles permettent tout d'abord plus de sécurité, puisqu'une personne qui se fait renverser par une voiture qui roule à 30 km/h ou à 50 km/h, ce n'est pas du tout la même gravité. Aussi, contrairement à ce que l'on pourrait penser, on ne gagne pas beaucoup plus de temps en roulant à 50 en ville, puisque ce n'est pas une vitesse de pointe et que notre vitesse moyenne tourne plutôt autour de 18 km/h. Enfin, la pollution sonore est bien moindre en roulant à 30. En adoptant cette réglementation là où c'est nécessaire, nous gagnerions vraiment à avoir des centres villes mais aussi des rues résidentielles plus sécurisées et vivantes.
MAP : Existe-t-il des différences d'un point de vue culturel, entre la France et les autres pays pris en exemple dans votre ouvrage, qui bloqueraient notre passage à l'acte, autant chez les riverains que les élus ?
Nicolas Soulier : Dans tous les pays que j'ai visités, je dirais qu'ils sont peut-être plus ouverts à laisser une diversité se créer. En France, nous pensons être dans un pays assez avant-gardiste, qui veut échapper aux normes, mais en réalité, nous craignons la différence autant que nous la jalousons. Nous confondons différence et inégalité. Et cette logique se retrouve partout. Lorsqu'un processus est décidé, il doit être appliqué au niveau municipal voire national, pourtant l'on sait très bien que chaque situation est différente et que nous devons adapter la règle et non l'appliquer sans réfléchir. De plus, contrairement aux Etats-Unis, où cette mentalité est ancrée dans la société, je pense que nous souffrons, en France, de ne pas avoir de vision fondée sur le plaisir et sur l'amélioration de nos conditions de vie. Mais c'est en train de changer. A Bordeaux et à Lille, on m'a ainsi contacté récemment pour que je donne mon avis pour des projets d'aménagement des rues par et pour les riverains. J'ai bon espoir qu'on puisse voir certaines des idées avancées dans le livre appliquées dans les prochaines années.

*Reconquérir les rues

Reconquérir les rues - couverture
Reconquérir les rues - couverture © Editions ULMER
 
Par Nicolas Soulier
Editions ULMER
Prix Indicatif : 26 €
Cet ouvrage de l'urbaniste Nicolas Soulier est un essai. A l'aide de nombreuses citations d'articles, d'exemples vécus au cours de sa carrière et d'observations faites à l'étranger, il dresse un portrait de nos rues qui se vident et il tente d'en détailler les raisons.
Pour ne pas faire qu'un bilan des différents échecs des politiques urbaines françaises, il consacre toute une partie de son ouvrage à une étude de modèles, à l'étranger, qui fonctionnent et "produisent" des rues vivantes. La dernière partie de l'ouvrage est, quant à elle, consacrée à une somme de pistes d'actions et de propositions pour rendre les rues françaises plus vivantes et agréables.
Un partage de la rue en bonne intelligence
 
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